Eugène Rousse et la “saga réunionnaise” de Robert Chaudenson

Un livre truffé d’erreurs

15 octobre 2007

“Vergès père, frères et fils. Une saga réunionnaise”. Tel est le titre du dernier livre de Robert Chaudenson, que celui-ci a eu l’amabilité de me dédicacer et que j’ai lu attentivement dès que je l’ai reçu en septembre 2007, après avoir payé la souscription quelque temps plus tôt.
Une présentation sommaire de l’auteur de ce livre me paraît nécessaire.
Universitaire en résidence dans notre île pendant 18 ans, Robert Chaudenson est loin d’être inconnu de nos compatriotes. Beaucoup d’entre eux ont probablement eu des échos de l’œuvre monumentale qu’il a accomplie en qualité de linguiste et du précieux concours qu’il a apporté à la rédaction d’une encyclopédie de La Réunion en 10 volumes. Travail qui nécessitait évidemment une solide connaissance de la vie des Réunionnais.
Cela a conduit l’éminent professeur à s’intéresser à la politique locale ainsi qu’aux femmes et aux hommes qui en sont les acteurs. Il a été ainsi amené à consacrer un livre à la famille Vergès, qui a si fortement marqué l’Histoire de La Réunion depuis plus de 70 ans.
Rédigé par un universitaire, qui a observé pendant tout son séjour dans l’île une stricte neutralité politique, l’ouvrage aurait dû se caractériser avant tout par sa parfaite objectivité. Cela d’autant plus que son auteur affirme en avant-propos que « les fondements de (son) approche sont rigoureusement scientifiques » et que « (son) étude se veut strictement historique ».

Hélas, dès la lecture des premières pages du livre, on a vite fait de se rendre compte qu’un des buts essentiels recherchés par Robert Chaudenson est de tenter d’accréditer l’idée que le docteur Raymond Vergès - dont nous célébrons cette année le 50ème anniversaire de la disparition - ne devrait sa notoriété qu’à son « considérable pouvoir de dissimulation » ainsi qu’aux « protections ou amitiés » qu’il se serait employé à rechercher afin de faciliter son ascension sur tous les plans.
Comment ne pas faire observer que dans son livre, qui s’apparente à un pamphlet, l’universitaire use abondamment de citations extraites de publications déjà assez largement diffusées. Publications qui font de sa part l’objet de critiques d’une excessive sévérité et d’un classement arbitraire en deux lots. Dans le premier lot, sont placés « les ouvrages de commandes (...), dont on ne peut attendre ni objectivité, ni esprit critique (...) ». Quant au second lot, il regroupe les livres écrits par ceux chez qui il croit pouvoir déceler « une volonté forte de ne pas déplaire à la famille Vergès ».
Un tel classement n’empêche pas l’auteur de “la saga réunionnaise” d’y puiser l’essentiel de ses arguments afin de mener à son terme ce qu’il croit pouvoir appeler une « enquête (...) rigoureuse ».
Il s’agit évidemment, dans le domaine de la recherche, d’une très curieuse méthode de travail.

Cette observation faite, je veux ajouter que le professeur Chaudenson ne me paraît pas avoir suffisamment élargi son champ d’investigations et s’est abstenu d’utiliser rationnellement la vaste documentation dont il dispose. J’en veux pour preuve les erreurs qui truffent son ouvrage. Pour ne pas lasser le lecteur, je n’en citerai que les suivantes :

- Les prénoms des syndicalistes réunionnais Rossolin et Amelin ne sont pas “Louis” et “Isabelle”, mais respectivement Pierre et Isnelle, comme le savent la plupart des Réunionnais.

- Raymond Vergès et son fils Paul n’ont pas été élus « députés pour la première fois » à 64 et à 41 ans, mais respectivement à 63 et à 30 ans.

- Tante Marie (Vergès) n’a exercé qu’un seul mandat électif à la Libération : celui de conseillère générale de Saint-Denis et non celui de conseillère municipale.

- Laurent Vergès n’a jamais siégé au Conseil général, comme l’affirme Robert Chaudenson à la page 111 de son livre.

- L’ouvrage d’Eugène Rousse en trois volumes, dont l’édition a été financée par le Conseil général de La Réunion, s’intitule non pas “Combat des Réunionnais pour l’autonomie”, mais “Combat des Réunionnais pour la liberté”.

- Ce n’est pas une « Maison des cultures et de l’unité réunionnaise » que projette de construire la Région Réunion, mais une Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise (la MCUR).

- La photo sur laquelle on voit « le docteur Vergès encadré par ses fils Jacques et Paul » ne date pas de « 1945-1946 », mais du 1er mai 1937. Impossible de se tromper à ce point lorsque l’on observe, même hâtivement, la taille des deux jeunes garçons.

« Dès janvier 1942, plusieurs instituteurs sont révoqués ». En fait, le 6 février 1942, trois instituteurs ont été non pas « révoqués », mais « mis à la retraite d’office avec pension », en application de la loi du 13 août 1940 réprimant la franc-maçonnerie. C’est cette même loi qui a permis au Gouverneur Pierre Aubert de déclarer « démissionnaire d’office de ses fonctions de maire de Salazie le Docteur Raymond Vergès » à compter du 23 avril 1942.

« Tous les maires (de l’île) sont démis de leurs mandats et remplacés ». Cette affirmation de Robert Chaudenson est aussi inexacte que les précédentes puisque le gouverneur a maintenu à leur poste 18 maires sur 23, se contentant d’en nommer trois nouveaux et d’en permuter deux.

« De Lépervanche s’est rendu à bord du Léopard (le 28 novembre 1942) (...) sous le feu des troupes locales ». Le fait est que Léon de Lépervanche ne s’est rendu sur le Léopard que lorsque ce contre-torpilleur des Forces françaises libres est venu jeter l’ancre au Port et que « les troupes locales » s’étaient complètement évanouies dans la nature.

« La création officielle de la section réunionnaise du PCF en 1945 (...) ».
Il s’agit en réalité de la création d’une fédération (et non d’une “section”), qui a eu lieu le 30 novembre 1947... et non en 1945.

« “Le Communiste” (hebdomadaire dirigé par Léon de Lépervanche) paraît déjà (...) quand Raymond Vergès crée (le) bi-hebdomadaire “Témoignages” ». C’est incorrect. “Témoignages”, fondé le 5 mai 1944, a précédé la parution, le 5 août 1944, du “Communiste”.

« À son retour définitif à La Réunion en 1954, la Direction de “Témoignages, qu’il a gardée jusqu’en 1974 (est), donnée (à Paul Vergès) ». Encore une inexactitude, lorsque l’on sait que, de 1954 à 1974, se sont succédé à la Direction de “Témoignages” : Raymond Vergès, jusqu’au 2 juillet 1957 ; Paul Vergès, de 1957 à 1964 ; et Bruny Payet, de 1964 à 1974.

(à suivre)

Eugène Rousse


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