Économie réunionnaise : le calme avant la tempête
6 juin, parIEDOM : « Un premier trimestre favorable avant l’impact de la crise au Moyen-Orient »
Eugène Rousse et la “saga réunionnaise” de Robert Chaudenson
16 octobre 2007

Dans notre édition d’hier, nous faisions paraître la première partie de l’analyse critique que l’historien Eugène Rousse faisait à propos du livre de Robert Chaudenson. Après une première liste d’erreurs qui truffait cet ouvrage, aujourd’hui, Eugène Rousse continue à dresser les inexactitudes que comporte ce livre. A trop vouloir prouver avec a priori, on arrive souvent à se tromper...
Outre les affirmations erronées ci-dessus, dont la liste est loin d’être exhaustive, il me faut relever dans la “saga réunionnaise” au moins deux erreurs d’analyse et de jugement, qui me paraissent particulièrement choquantes.
La première : le professeur Chaudenson estime que « la route triomphale de la dynastie Vergès est semée des cadavres (...) de tous les compagnons de lutte qui ont ou auraient pu contrarier le destin familial ». Curieusement, après la lecture complète de son livre, on s’aperçoit que ces soi-disant « compagnons éliminés », qui font partie de « la vieille garde départementaliste », ne se comptent que sur les doigts d’une seule main.
Sur la liste des présumés “éliminés”, on relève notamment le nom de deux grandes figures réunionnaises : Henri Lapierre et Léon de Lépervanche. C’est d’eux et d’eux seuls que je veux parler, très sommairement bien sûr, car j’ai eu le privilège de bien les connaître.
Affirmer, comme Robert Chaudenson, qu’Henri Lapierre a fait les frais du renouvellement de “l’appareil du parti” entrepris par Paul Vergès avec la caution de son père, c’est oublier que :
- de 1954 à 1964, Henri Lapierre a occupé un mandat de conseiller général et il a accompli un remarquable travail au Palais Rontaunay, siège du Conseil général ;
- de 1954 à 1959, il a eu à assumer la délicate responsabilité de chef de l’opposition municipale à Saint-Denis ;
- aux Municipales du 15 mars 1959, du 6 novembre 1960 et du 14 mars 1965 à Saint-Denis, Henri Lapierre figurait en 2ème position sur la liste qui s’opposait à celle des conservateurs ;
- au traditionnel défilé du 1er mai, Henri Lapierre prenait toujours place en tête du cortège, souvent aux côtés de Paul Vergès ;
- il assistait régulièrement, jusqu’à son décès le 27 octobre 1970, à la fête annuelle de “Témoignages”.
Prétendre que, sur la scène politique, son rôle s’est achevé avec l’éloge funèbre de Raymond Vergès le 3 juillet 1957, c’est pour le moins méconnaître l’histoire de La Réunion.
Quant à la soi-disant « marginalisation de Léon de Lépervanche » qui, selon Robert Chaudenson, « commence bien avant 1947 » et à son « éviction définitive » de la scène politique dès la mort de Raymond Vergès en juillet 1957, il s’agit là d’affirmations contredites par les faits.
Soutenir qu’« à la veille de la guerre, Raymond Vergès ne se situe en aucun cas aux côtés de Léon de Lépervanche », c’est ignorer que :
- À compter de 1934, Léon de Lépervanche assiste régulièrement à Saint-Denis à la réunion mensuelle de la fédération réunionnaise de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH), présidée par Raymond Vergès.
- Le 11 novembre 1936, en tête d’un puissant défilé à Saint-Denis, il est aux côtés de Raymond Vergès sous le même drapeau, victime des mêmes violences.
- Le 1er mai 1937, les deux hommes se retrouvent au Port, conduisant un immense cortège à travers les rues de la cité maritime.
- Le 10 octobre 1937, c’est avec le soutien précieux de Raymond Vergès que Léon de Lépervanche est élu conseiller général du canton de Saint-Paul.
- Lors de la création, le 21 juillet 1938, de l’Union départementale des syndicats et fédérations CGT, Raymond Vergès et Léon de Lépervanche siègent tous les deux à la Direction de cette organisation.
- Le 11 mars 1945, les deux militants de la LDH et de la CGT sont co-fondateurs du Comité républicain d’action démocratique et sociale (CRADS).
- C’est sous la bannière du CRADS que Léon de Lépervanche et Raymond Vergès sont élus respectivement maire du Port et de Saint-Denis le 27 mai 1945, puis députés de La Réunion le 21 octobre 1945.
- Appartenant tous les deux au groupe communiste de l’Assemblée constituante, ils sont co-signataires de la proposition de loi qui devait conduire au vote de la loi du 19 mars 1946 abolissant le statut colonial de La Réunion et érigeant notre île en département de la République française.
- En mai 1946, c’est avec toutes les voix des élus du CRADS que le maire du Port a été élu président du Conseil général de La Réunion.
- En juin 1951 et en décembre 1955, la désignation des candidats communistes aux Législatives s’est faite avec l’accord total du maire et conseiller général du Port, qui a fortement contribué au succès de ces candidats.
- Après la mort du docteur Vergès, qui marque le début de l’institutionnalisation de la fraude électorale à La Réunion, Léon de Lépervanche - qui n’avait ni permis de conduire, ni voiture et que j’ai eu l’avantage de véhiculer en différents points de l’île - a participé aux côtés de Paul Vergès, Raymond Mondon et tant d’autres aux campagnes des Municipales partielles du 15 septembre 1957 à Saint-André, des Législatives du 17 novembre 1957 dans l’Ouest, des Municipales partielles de La Possession le 8 décembre 1957, des Législatives du 23 novembre 1958 et des Municipales du 8 mars 1959.
Je peux témoigner que face au déchaînement de violences verbales auxquelles donnaient alors lieu les séances du Conseil général où il a siégé jusqu’en juin 1961 ; face aussi aux agressions physiques dont il a été victime à l’occasion des scrutins truqués, notamment à Saint-André, Léon de Lépervanche a su rester le digne représentant du monde ouvrier qu’il a toujours été.
S’il lui est arrivé d’être en désaccord avec la Direction de son parti, il n’a jamais fait toutefois l’objet d’aucune “éviction” et a constamment suscité, jusqu’à son décès le 14 novembre 1961, respect et gratitude.
L’autre erreur que j’entends signaler réside dans l’accusation de “suivisme” portée par Robert Chaudenson contre les dirigeants communistes réunionnais.
« Sur le plan idéologique et stratégique, Paul Vergès ne faisait que suivre l’exemple d’Aimé Césaire », prétend le professeur, qui ajoute : « le virage à 180 degrés opéré en 1959 par l’ex-fédération réunionnaise du PCF s’inscrivait, de toute évidence, dans le sillage du changement, exactement identique, opéré 14 mois plus tôt, par Aimé Césaire, avec la création du Parti communiste martiniquais ».
Pour le dénonciateur de la famille Vergès, lors de la création du PCR, le programme de Paul Vergès n’était qu’une copie de celui du député-maire de Fort-de-France, qui avait expressément prévu de constituer « une région martiniquaise autonome ». « Il suffisait donc de remplacer “martiniquais” par “réunionnais” », précise Robert Chaudenson. Mais, se plaît-il à souligner malicieusement, « il (Paul Vergès) avait surtout 14 mois de retard sur la Martinique ».
Toutes ces affirmations ne résistent pas à l’analyse lorsque l’on connaît le déroulement des faits : lorsque Césaire adresse le 24 octobre 1956 à Maurice Thorez (Secrétaire général national du PCF) sa lettre de démission du PCF, il adresse aussi sa démission à la Fédération martiniquaise du PCF. Démission qui consacre sa rupture avec les communistes martiniquais ; ceux-ci n’ont en conséquence aucune raison de faire appel à lui lors de la 12ème conférence fédérale tenue les 21 et 22 septembre 1957, conférence se transformant en congrès constitutif du PCM (Parti communiste martiniquais).
Persuadé que « l’heure de nous-mêmes a sonné », Aimé Césaire fonde, le 22 mars 1958, le Parti progressiste martiniquais (PPM) et non le PCM.
Il est donc faux d’affirmer que Paul Vergès « a suivi l’exemple d’Aimé Césaire ».
Avant de mettre un terme à la critique d’un ouvrage dont je m’étais mis à espérer qu’il nous serait très utile, je dois avouer que je suis absolument consterné par toutes les affirmations erronées qu’il contient. Tout autre commentaire me paraît superflu.
Fin
Eugène Rousse
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