De Vichy à aujourd’hui : “Se souvenir pour construire l’avenir”

Un livre, « un appel à la vigilance »

26 avril 2007

Pierre Cordelier n’est pas seulement membre fondateur du Réseau Education Sans Frontières. Il a travaillé depuis 10 ans à l’élaboration du livre “Se souvenir pour construire l’avenir” qui retrace la rafle vichyste des enfants juifs dans le 20ème arrondissement de Paris, en 1942. Un livre multi-auteurs et multi-générationnel au service de la mémoire, mais aussi de la lutte contre le racisme.

Le 16 juillet 1942, 1.270 enfants juifs, dont 133 nouveaux-nés, sont raflés par la police vichyste dans le 20ème arrondissement de Paris. Rébecca Nusbaum-Cukierman, alors âgée de 15 ans, assiste, impuissante, horrifiée, à toute la scène. Orpheline, sa fratrie déportée : c’est en se cachant qu’elle échappera à l’Etat vichyste qui a condamné des milliers d’enfants et de familles à la déportation et aux camps d’extermination, pour le seul tord, d’être nés juifs.

Pour lutter contre l’oubli et le négationnisme

A 74 ans, elle préside aujourd’hui le Comité Tlemcen. Ce n’est qu’en 1996 qu’elle retourne dans son ancienne école de la rue éponyme pour y retrouver ses anciens camarades de classe. Parmi ces rescapés, certains ont survécu à la déportation, d’autres se sont engagés très jeunes dans la résistance et d’autres enfin, comme elle, ont échappé aux rafles, cachés par ces familles qui, au risque de leur vie, ont refusé de se soumettre à l’ordre nazi. C’est de ces retrouvailles, autour de souvenirs douloureux, qu’est né le Comité Tlemcen qui décide, l’année suivante, de déposer la première plaque où figurent, sur le fronton de l’école, tous les noms de leurs anciens camarades morts en déportation. Mais pour lutter contre l’oubli et le négationnisme, le Comité a voulu aller à la rencontre des élèves d’aujourd’hui pour, au-delà de ce travail de mémoire, inciter la jeunesse à la plus grande vigilance face à toutes les discriminations dont ils pourraient être encore victimes. Leurs témoignages, essentiels, ont permis d’engager, avec le soutien des enseignants, un véritable travail de reconstitution historique dans 73 écoles et collèges du 20ème arrondissement de Paris, quartier populaire et lieu traditionnel d’immigration. Les réactions des élèves, leurs questions, leurs réflexions, tout leur travail de création (textes, poèmes, chants, expositions...) mais aussi la liste complète des enfants du 20ème morts en déportation, des documents historiques, une bibliographie, une filmographie sont aujourd’hui condensés dans un livre à valeur pédagogique : “Se souvenir pour construire l’avenir”.
Durant 10 ans, Pierre Cordelier a travaillé aux relevés d’informations, à la mise en forme de ce travail historique qui, au-delà des élèves, a mobilisé les parents, tous les habitants des quartiers, les élus aussi, qui ont pleinement soutenu le projet. Le collège Françoise Dolto, qui a reconstitué les périples de souffrances des anciens élèves de cet établissement, a d’ailleurs obtenu le Prix de la mémoire de la Shoah.

« Une chape de silence, d’oubli »

En 10 ans, ce n’est plus une, mais 15 plaques à la mémoire des enfants déportés qui ont été déposées sur le fronton des écoles du 20ème, à l’occasion de Journées de rassemblement qui furent, selon Pierre Cordelier, « des moment rares, empreints de joie grave, parce que nous avions le sentiment partagé d’être unis par des valeurs communes, universelles, de démocratie et de fraternité ». Pour Rachel Ségal-Jaeglé, autre témoin de ces années noires, de cette déferlante de juillet 1942 qui a emporté nombre de ses camarades, ce livre traduit le refus du silence et de la passivité. « Jusque-là, comme une négation de fait, aucune trace, aucune empreinte ne rendait compte de l’ampleur du massacre. Une chape de silence, d’oubli, avait occulté l’extermination de ces enfants et de ces familles (...). Désormais, des générations d’écoliers, des passants, des citoyens en route vers l’isoloir, les jours d’élection, percevront, tel un appel à la vigilance, l’écho de leurs voix ». Comme le rappelle Pierre Cordelier, la volonté du Comité était vraiment de réaliser un livre-outil de lutte contre le racisme car « il est important qu’aujourd’hui, les jeunes générations sachent où mènent le racisme, l’exclusion, l’intolérance et la passivité ». Et l’école est un lieu clé, car il n’est pas seulement celui de la transmission des savoirs fondamentaux, mais aussi celui de la transmission et du partage des valeurs. C’est « la deuxième maison des enfants, leur maison commune où tous sont accueillis et apprennent à vivre ensemble ». Et cette expérience, les élèves, quelle que soit leur origine, l’ont vécue avec beaucoup d’intérêt d’implication, et d’indignation parfois.

« La limite de l’insoutenable n’est jamais loin »

Mais la parution de cet ouvrage, qui clôture 10 années d’éveil ou de réveil des consciences, n’est pas une fin en soi car les méfaits du racisme et des discriminations sévissent encore dans notre société, comme partout dans le monde. Ce livre sera dans toutes les écoles, les collèges, les lycées, les bibliothèques du 20ème arrondissement, mais il a vocation d’être partout ailleurs. « Nous voulons qu’il soit un livre-outil dans ce combat nécessaire, vigilant et incessant, et à mener contre le racisme pour vivre ensemble dans le respect des droits fondamentaux de chaque être humain », précise Pierre Cordelier. « Quand des personnes sont agressées du fait de leur appartenance communautaire ; quand des jeunes sont insultés, brutalisés, humiliés parce que coiffés d’une kippa, parce que la couleur de leur peau... quelles qu’en soient les raisons, c’est injustifiable, intolérable. Quand la police vient chercher des enfants dans les écoles pour les emmener en centre de rétention (...), cela aussi est intolérable ». Dans la post-face du livre, Rachel Ségal-Jaeglé se réjouit aujourd’hui de la chaîne de solidarité pour protéger les enfants scolarisés issus de l’immigration et menacés d’expulsion. Elle se refuse à l’amalgame, mais précise que « la limite de l’insoutenable n’est jamais loin ». Elle écrit : « La recherche d’un "bouc émissaire", hier comme aujourd’hui, est souvent le prélude à des dérives dangereuses dont personne ne connaît l’aboutissement. Nous préférons quant à nous applaudir au parrainage civil célébré à la Mairie du 20ème, parrainage hérité des principes de 1789, et qui veut assurer aide et protection aux enfants menacés comme ont su le faire hier d’autres résistants courageux ».

Stéphanie Longeras

“Se souvenir pour construire l’avenir”, Comité Ecole de la rue Tlemcen, Editions du Colombier, 366 pages, 22 euros. Vous pouvez le commander par courrier à : Librairie EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12ème et payez après livraison, ou par téléphone au 06.81.76.39.51.
Vous pouvez également consulter le site : http://www.martine-storti.fr/


Signaler un contenu

Un message, un commentaire ?


Témoignages - 82e année


+ Lus