Un spectacle des sens qui fait réfléchir

Eagle Flight (le vol de l’aigle)

16 avril 2007

Nadjani Bulin mime, au cours de sa danse, les différents âges de la vie.

Dans le cadre de sa volonté d’ouverture vers l’extérieur impulsée par sa conservatrice, Mme Laurence Madeline, le musée Léon Dierx a proposé mardi soir au public dionysien, une performance artistique, dans la cour arrière de son bâtiment. Nul argent à débourser pour assister à ce spectacle intitulé Eagle Flight (le vol de l’aigle). Et cette formule gratuite marche. En effet, il y avait du monde alors que la prestation des artistes n’était pas « facile » en tant que telle.
Au-delà de cette performance en tant que telle - attirer à nouveau le public vers le musée avec un spectacle non habituel -, la seconde performance réside dans ce qui a été montré mardi soir. Les quatre personnes qui ont animé cette soirée ont su trouver une ingénieuse collaboration entre leurs arts respectifs. Celle dont on se souvient le plus, au niveau des émotions, est sans conteste, la danseuse Nadjani Bulin. En effet, elle mime au cours de sa danse, les différents âges de la vie. Elle met en scène la naissance, puis le développement de la vie de quelqu’un avec parfois beaucoup d’érotisme dans ses postures. Mais elle a su également casser son image pour évoquer le handicap de « sa » fin de vie puis les derniers moments. Enfin, elle a mis en scène la mort non pas avec effroi mais avec l’ordre qu’il faut faire après le départ de quelqu’un. Sans un mot, son corps était un livre ouvert.
À cette danse inspirée, une vidéo de plus de quarante minutes voyait Nikunja, un artiste suisse qui habite à la Réunion, se mettre différentes couches de peinture sur le visage avec, en arrière-fond des télévisions qui diffusaient sans arrêt des émissions. L’artiste, au lieu de regarder les émissions, ne cesse de se recouvrir de nouveaux masques. Or, de façon paradoxale, le vrai masque, c’est son visage sans ces couleurs. Avec ces peintures sur sa face, il n’a plus de masque car il devient lui-même. C’est pourquoi Nikunja parle d’un « art existentiel ». La personne filmée accède à la création en proposant sa différence contre ce que les médias veulent lui imposer. Au discours vertical, des décideurs vers lui, il oppose une vision horizontale, de lui vers les autres, en offrant son regard pendant trois-quarts d’heure. Alors, c’est sûr, on peut trouver ce procédé long. Néanmoins, c’est là aussi en opposition à la télévision qui offre une pensée rapide et toute faite. Pendant tout ce temps, au contraire, il nous faut penser, nous public, au sens proposé par le spectacle. En outre, Nikunja se propose aussi de regarder les spectateurs avec des caméras fixées sur nous. Deux télévisions retransmettent le résultat. On s’aperçoit alors que ces yeux ahuris qui ne savent où donner de la tête tant ils sont sollicités manquent une partie essentielle : eux-mêmes ou leur voisin. L’artiste sort ainsi d’un art existentiel que l’on pourrait critiquer comme centré sur lui-même. Par ce biais, il invite les gens à se réfléchir dans cette caméra et à proposer eux aussi leurs différences de perception pendant la représentation.
Enfin, il y a la musique. Les trois musiciens, Nikunja, Sami Pageaux-Waro et Yann Costa, plongent les spectateurs dans des rythmes lancinants. Le vidéaste joue du delrouba, un instrument afghan, avec brio. Quand les images commencent à se saturer, on dirait que la musique l’imite. Les mélodies invitent l’auditeur à la réflexion par ses rythmes parfois hypnothiques.
Néanmoins, le dernier pari des créateurs était de confronter le spectateur à la nécessité de choisir. Lui faut-il choisir la danseuse ou regarder plutôt la vidéo ? Quelque part, les artistes nous invitent à prendre parti pour le spectacle vivant ou pour la vidéo ou de rester indécis. Au-delà du choix, c’est avant tout à une réflexion pleine de sens qu’ils nous ont conviée.

Matthieu Damian


Signaler un contenu

Un message, un commentaire ?


Témoignages - 82e année


+ Lus