La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
La Cayenne, à Salazie
18 septembre 2006

Patrice Pongérard, directeur de l’écomusée de Salazie, explique ici l’histoire d’anciens bâtiments des travaux publics, témoins de la fin de l’esclavage et de près d’un siècle d’engagisme.
Cayenne. Le nom de ce lieu-dit du cirque de Salazie soulève encore bien des questions. Le site est actuellement provisoirement occupé - ou plutôt "cerné" - par le chantier du basculement des eaux. Patrice Pongérard, malgré des recherches déjà approfondies aux Archives du Département dans les séries dédiés aux grands travaux, avoue ne pas avoir trouvé de documents se rapportant explicitement à l’apparition de ces deux bâtiments, qui définissent ensemble le périmètre d’un rectangle, au sommet d’un promontoire en surplomb de la rivière.
"L’Histoire de ce bâtiment est liée aux travaux des Ponts et Chaussées pour Salazie", commente Patrice Pongérard, de l’écomusée de Salazie. "La partie du chemin qui va de Saint-André au pont de l’Escalier est pratiquement terminée dans les années 1831-1832. Avant l’Escalier, on entre dans le cirque sur la rive gauche de la Rivière du Mât. La construction du pont intervient en 1836. Puis, il y eut la continuation et l’achèvement du tronçon du pont de l’escalier jusqu’au village". L’époque est celle où la traite clandestine devient plus sévèrement réprimée. À l’interception des navires de la traite interlope, les "esclaves" sont affectés à l’Atelier colonial, qui fait réaliser par une main d’œuvre quasi gratuite les chantiers des travaux publics.
Des chantiers incessants transforment la vie du cirque : "Le problème majeur par rapport au village est celui de la construction du pont, pour traverser la Rivière du Mât. Ils se sont installés ici, parce que c’est une étape à presque mi-course vers le village. Plus bas, les travaux n’arrêtent pas. Cela a commencé par un sentier, puis un chemin pour cavalier, pour finir par devenir une route carrossable. C’est continuellement en travaux. Et comme encore aujourd’hui, il y a eu des éboulis", poursuit notre guide salazien.
Un centre de travaux avec des "cabanons"
Patrice Pongérard pense que les équipes de l’Atelier colonial sont venues au lieu-dit "la Cayenne" pour "un point d’appui" à un pont de fortune jeté sur la rivière. "Autrefois, on la traversait à cet endroit" poursuit-il en évoquant les lithogravures de Roussin dans son Album sur Salazie. "Il y a une vue de l’église avec une case et on voit l’église sur la partie Nord, comme en venant de Bois de Pomme. Il y a un chemin pour rejoindre Bois de Pomme. Donc ils essaient pendant des années de jeter un pont à cet endroit-là. Les assises sont friables. On ne peut pas poser les culées pour soutenir le tablier. Il faut attendre 1860 pour avoir un pont de bois qui relie cette partie-là, pour traverser Salazie-village. Celui de 1887, le métallique, existe encore mais il est désaffecté."
Aujourd’hui, lorsqu’on se rend à la Cayenne, on y trouve le chantier de basculement des eaux, qui semble avoir obéi à la même "logique géographique" des grands travaux. La Direction Départementale de l’Equipement (DDE) y a déposé des outils. Le bâtiment, propriété du Conseil Général, a été restauré pour servir au chantier actuel.
"Ici, c’était un centre de travaux", poursuit Patrice Pongérard, au milieu des bâtiments en dur, dont il situe la construction vers 1850. Sans certitude encore. À l’intuition.
"Il y avait des paillottes. Et dans cette partie, on trouve le même schéma d’habitat collectif que dans les calbanons (voir photo) sur les propriétés sucrières : des cellules de 9 m2 à peu près". Il montre l’un des bâtiments, en forme de L renversé : le côté le plus long présente quatre portes dont les battants de bois sont fermés. Ce sont les "calbanons".
Pas un bagne, quoique...
Et pourquoi ce nom, la Cayenne ? Patrice Pongérard pense qu’il ne faut y voir aucun lien avec le bagne, en dépit de l’homophonie. D’ailleurs, poursuit-il, le nom de la capitale de la Guyane française n’aurait lui non plus rien à voir avec le bagne. Selon notre guide, Cayenne viendrait du nom d’un chef indien Tupi. La capitale abritant le siège de l’administration pénitentiaire, une vingtaine de camps de travaux forcés disséminés sur le territoire en dépendaient. D’où l’association, ou la confusion. Mais il n’y avait pas de bagne à Cayenne.
"Ce qui est vrai c’est qu’une "cayenne" est un centre de travaux. Au Moyen Age, c’est là où se regroupent les tailleurs de pierres", ajoute Patrice Pongérard.
Sa suggestion me fait chercher vers les corps de métiers et le compagnonnage (voir encadré). Mais il reste encore à trouver comment ce nom a été donné à ce lieu perdu au milieu du cirque.
La Cayenne aurait donc servi de base arrière pour la construction de la route de Salazie et les nombreux travaux qu’accomplissent, avant 1848, les Noirs de l’Atelier colonial. "Il y a eu deux choses" explique Patrice Pongérard : "Les Noirs de l’Atelier colonial et la contribution que les habitants devaient donner en "journées de Noirs". Certains jours, ils devaient "prêter" leurs Noirs aux Ponts et Chaussées. Et ces derniers étaient affectés aux travaux publics, à la Cayenne..."
Une très forte mortalité
Lorsque les peines pour marronnage sont devenues un peu moins barbares, vers 1830, les noirs récalcitrants et les Noirs pris à la traite interlope ont été envoyés à l’Atelier colonial. "C’est là où il y a le plus de mortalité. C’est le plus dur. Après 1848, on y enverra les engagés récalcitrants..." ajoute Patrice Pongérard, en rappelant que le travail forcé a existé jusqu’en 1938. Il n’a donc survécu que de quelques années à l’abolition de l’engagisme.
D’où ces récits hallucinants de "chasse aux marrons" jusqu’au début du 20ème siècle ! "On a jusque dans les années 1920, à Bras-Panon, des histoires de camps de marrons, c’est-à-dire des engagés fugitifs, pourchassés par des détachements, dans la tradition des "chasseurs de Noirs" du temps de l’esclavage. Et des gendarmes ont appuyé des corps de Volontaires, qui émargeaient à la Maison commune !"
L’histoire de l’esclavage n’est pas si ancienne qu’on pourrait le croire et les traces laissées dans la mémoire de nos anciens ne sont pas l’effet de récits transmis depuis le XVIIIe ou le XIXe siècle. Elles sont les cicatrices à peine refermées de blessures infligées longtemps après les abolitions officielles.
P. David
Une Cayenne de tailleurs de pierre ?
Sur la piste sémantique indiquée par Patrice Pongérard, on trouve parmi les nombreux sens du nom de Cayenne celui qu’un argot ancien réservait au "lieu de réunion d’une association de compagnonnage". Cela renverrait alors à l’organisation des métiers - les plus anciens étaient ceux de la construction, du bâtiment - constituée depuis la nuit des temps.
En France, les ouvriers compagnons se sont organisés en réaction au système des corporations et des jurandes (groupes de patrons et de marchands), pour garantir aux membres de leurs sociétés de métiers la liberté de déplacement qui leur permettait de se soustraire à la tutelle abusive des maîtres. Lorsqu’un compagnon - maçon, tailleur de pierre ou charpentier - entreprenait son périple, il trouvait toujours un lieu d’accueil ou cayenne et un compagnon - ou rôleur - qui lui prodiguait l’hospitalité.
Le mot était aussi en usage dans le vocabulaire de marine, où une cayenne pouvait désigner, entre autres choses, un vieux bateau servant de prison flottante...
Peut-on supposer le passage, dans l’île, de compagnon(s) tailleurs de pierre ou charpentiers - il existait bien ici des chantiers navals - dont le vocabulaire serait resté attaché à certaines réalités ayant trait au travail ?
Il resterait à expliquer comment un mot qui désignait la liberté des ouvriers a pu être donné ici à un lieu de travail forcé.
Rapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
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