“L’Affaire Gasparin”, par Jean-Loup Vivier

Une affaire coloniale des années 20

21 juillet 2008

A La Réunion, le nom de Gasparin - donné à une rue de Saint-Denis, à la mémoire du député de la 3ème République - n’existe dans les mémoires que par une expression créole assez plaisante, in zistoir Brunet èk Gasparin, désignant en politique une affaire plutôt embrouillée, absconse à souhait et propre à détourner de la politique un peuple a priori peu concerné par les intérêts (privés) qu’elle recouvre. On comprend pourquoi en lisant l’ouvrage de Jean-Loup Vivier sur “L’Affaire Gasparin, un scandale colonial oublié”.
Faut-il s’étonner de cet oubli ? En qualité de député - il le sera de 1906 à 1940, où il vote avec Brunet (et bien d’autres...) les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain -, il n’a laissé aucune œuvre mémorable.
L’auteur expédie l’action politique de Gasparin en trois pages (p.23-25), qui rappellent ses premières accointances avec les milieux conservateurs, son opportunisme de base et son absence quasi totale de convictions, ainsi que ses rapports personnels avec la franc-maçonnerie et son adhésion à la Ligue des droits de l’Homme.
Il ressuscite également une officine de financement des élections sous la 3ème République, le comité Mascuraud, qui fut « la pompe à finances des candidats républicains », portera sur les fonts baptismaux le parti radical et accueillera le député Gasparin auquel il confiera même la présidence de sa section coloniale. C’est par ce comité que Charles Marie Lucien Gasparin entre en relation avec diverses personnalités liées aux milieux coloniaux de l’Afrique de l’Ouest et qu’il prend connaissance de la cession des biens allemands de la colonie du Togo - biens partagés entre la France et l’Angleterre à la fin de la Grande Guerre.
“L’Affaire” commence lorsque le député Gasparin, associé à Hirsch, négociant en houblons et vice-président du Comité républicain du commerce et de l’industrie, connu sous le nom de “comité Mascuraud”, opportunément “initié” par l’Inspecteur des Colonies Humblot après une mission au Cameroun et au Togo en 1919-1920, se porte acquéreur d’une concession allemande de 10.000 hectares, en court-circuitant la procédure qui aurait dû permettre à l’Etat français de préempter. La lecture du récit fait par Jean-Loup Vivier des implications de cette affaire montre qu’il s’agit aussi d’une affaire togolaise, et surtout d’une affaire coloniale, remontant, comme c’est toujours le cas, au plus haut sommet de l’Etat, en particulier au ministre des Colonies, Albert Sarraut, et à une poignée de hauts fonctionnaires. Aussi, la conclusion de l’auteur fait sourire, lorsqu’il souligne « le pouvoir modérateur de l’Administration », au lieu de saluer la ténacité d’un fonctionnaire intègre, qui s’opposa pendant longtemps aux menées togolaises de Gasparin et de ses amis, n’en fut pas moins lâché par sa hiérarchie.

Avocat de métier, l’auteur a exercé à La Réunion et au Togo, où il a eu connaissance de dossiers conservés aux Archives nationales relatifs à une « affaire Gasparin » - affaire également évoquée par la presse réunionnaise de l’entre-deux guerres, sur la base d’informations puisées pour l’essentiel aux débats parlementaires de 1922 et utilisées par certains journaux pour tenter de faire barrage à la réélection de Gasparin, en 1924.
En son temps, Gasparin s’est défendu en disant qu’il aurait accepté « par patriotisme » la concession allemande confiée par le gouvernement de l’époque : « Il ne fallait pas que des Anglais ou des Hollandais remplacent les Allemands sur les concessions », rapporte “Le Progrès”, le 22 février 1924. Il est surtout plaisant de noter que ce type de “patriotisme” présidera, des décennies plus tard, à la constitution des réseaux de la “Françafrique” entretenus sur le continent noir tant par les Gaulliens que les Mitterrandiens.

P. David


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