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L’Abécédaire de l’esclavage des Noirs écrit par Gilles Gauvin
28 août 2007, par

Gilles Gauvin est passionné d’Histoire. Celle de son île natale l’intéresse particulièrement, qu’il s’agisse de l’histoire moderne ou contemporaine. Son nom est immédiatement associé à celui de Michel Debré, ancien député de La Réunion, sur lequel il a écrit un mémoire de maîtrise, devenu un livre « Michel Debré et l’île de La Réunion, 1959-1967 », paru il y a une dizaine d’années. Comment expliquer cette passion pour l’histoire de la Réunion ? C’est dit-il, le fruit d’un « itinéraire familial », mais aussi le résultat de « hasards et de rencontres ». Un nouvel ouvrage vient de paraître, cette fois sur l’histoire de l’esclavage. Un Abécédaire simple à lire, et qui ne manque pas d’éveiller la curiosité.
Ses parents, explique-t-il, ne lui ont jamais rien imposé, mais les conversations qu’il pouvait entendre au sein de sa famille, l’engagement de son grand-père et de ses oncles, ont contribué à façonner son intérêt pour l’histoire de l’île. Et puis, il y eut des rencontres. « Jusqu’en licence, j’étudiais l’histoire en général. En maîtrise, c’est par hasard que j’ai commencé à travailler sur Michel Debré. J’étais Réunionnais, j’avais habité deux ans près d’Ambroise, un professeur m’a conseillé de choisir ce sujet », raconte Gilles Gauvin. À l’époque, l’histoire contemporaine de l’île est encore méconnue, l’Université de La Réunion ne s’y attarde pas, et c’est à peine si cette partie de l’histoire ne provoque pas de violence politique.
Gilles Gauvin aurait pu devenir judoka, comme son père Alain Gauvin. Lycéen à Leconte de Lisle, il intègre ensuite un cursus de sport études en métropole, y passe son bac et rencontre en hypokhâgne, un professeur d’histoire « qui avait l’étincelle ». Le jeune homme fera le choix de devenir professeur d’histoire à son tour, et historien.
Une réflexion sur le choix des mots
Depuis une quinzaine d’années, il enseigne dans des collèges, stagiaire dans une classe de 3ème en difficulté, puis titulaire dans des établissements classés en ZEP. Il vit actuellement en Normandie, et exerce au collège Cousteau de Caudebec-Les-Elbeuf. C’est au contact de ces élèves au faible niveau scolaire que Gilles Gauvin a développé l’idée d’un Abécédaire de l’Esclavage des Noirs. Au sein du club d’histoire qu’il anime, l’enseignant doit sans cesse créer des outils pour captiver les élèves et transmettre les connaissances : jeu de cartes, jeu de société, etc. « Avec les élèves, nous avions réalisé un abécédaire sur le thème de la résistance et du monde rural. Cela permettait d’amener une réflexion sur le choix des mots ainsi qu’un approche ponctuelle, à la différence d’un ouvrage universitaire », explique Gilles Gauvin.
L’Abécédaire de l’Esclavage des Noirs a donc été réalisé dans un souci pédagogique. D’abord, attirer l’oeil, que ce soit du collégien, du lycéen ou de l’adulte. La couverture reprend une illustration de la bande dessinée Les Passagers du Vent, du dessinateur François Bourgeon, pour donner envie de découvrir les 26 mots de l’abécédaire illustré par des tableaux, des statues, des cartes. « L’abécédaire fonctionne un peu comme une petite encyclopédie, avec un index qui reprend les noms de lieux, de peuple, etc, qui permet des entrées différentes. Les articles sont aussi soutenus pour les adultes », affirme l’enseignant.
Gilles Gauvin a réalisé seul cet ouvrage, mais a bénéficié de l’appui de l’éditeur. « C’est la première fois que je travaille avec un éditeur qui est vraiment professionnel. Deux correctrices, un documentaliste, un maquettiste, un cartographe ont participé à ce projet. » L’abécédaire a également été relu par Dorigny, membre du Comité pour la Mémoire de l’Esclavage, et Gilbert Pago, directeur de l’IUFM de Martinique.
Casser les images toutes faites
Cet abécédaire c’est aussi une volonté d’aborder autrement cette histoire de l’esclavage. Une histoire qui peine encore à être partagée, entre la métropole et ses DOM-TOM, et même entre les territoires d’outre-mer. « Nous devons faire un effort du côté antillais, réunionnais et guyanais afin d’amener à découvrir l’autre, car nous ne sommes pas seuls au monde à avoir vécu une histoire singulière ». Gilles Gauvin a ainsi tenté de concilier les différents espaces atlantique, de l’Océan Indien, la traite française, anglaise, hispanique, afin d’atteindre « un bon équilibre ». « Les Antillais n’ont pas l’habitude de voir citer des exemples réunionnais comme les noms de marrons, la révolte de Saint-Leu », souligne Gilles Gauvin.
Le livre apporte des connaissances dans tous les domaines que ce soit l’économie, la société, la langue, la danse, etc. L’historien en profite pour « casser les images toutes faites », car la réalité est toujours plus complexe. Ainsi pour le mot Yab, il montre que le monde des Blancs n’était pas uniforme, épargné par la misère, tout comme le monde de l’esclavage. A la lettre J, on y trouve le mot Joug militaire. L’historien y dévoile une autre facette de l’esclavage, celle des contingents d’esclaves dans les armées, dans les mines aussi, des hommes d’arme au service des corsaires. Une autre image de l’esclave que l’on a tendance à imaginer dans les plantations ou domestiques dans les cases.
Abolition au pluriel
Pour le mot “Abolitions”, premier mot de l’Abécédaire, c’est au pluriel qu’il est écrit, rappelant ainsi qu’une abolition est née de la révolte en 1794, abolition qui est oubliée dans l’enseignement et qui demeure pourtant le résultat d’une dynamique propre aux îles. L’abolition de 1848, “abolition octroyée”, est souvent la seule évoquée, avec cette image de la république généreuse qui donne la liberté. Mais, l’historien n’y voit pas une volonté de censurer l’Histoire. « Ce n’est pas le résultat d’une pensée machiavélique, mais plutôt d’un objectif de simplification pédagogique et qui finit par négliger toutes les dynamiques internes à ces sociétés nées de l’esclavage et qui ont connu le phénomène de créolisation », estime l’enseignant. Parler de l’abolition de 1848, c’est aussi rappeler que cet événement n’est pas uniquement le fruit de la générosité, de la notion philosophique de la liberté, mais aussi l’avènement d’une nouvelle orientation économique. « La Société des Amis des Noirs après 1848 est rebaptisée Société des Amis des Noirs et des Colonies », souligne Gilles Gauvin.
De cet ouvrage, Gilles Gauvin a voulu en faire une contribution à « une histoire partagée », encore en devenir. « Il ne s’agit pas, explique t-il, de regarder vers le passé, la traite négrière et l’esclavage, ont été quelque chose de terrible, et de ces expériences singulières ont peut dégager quelque chose d’universel, sans oublier que l’esclavage existe encore aujourd’hui. De cette violence sont nées des sociétés qui ont leurs propres dynamiques, dont l’apport contribue à la richesse nationale ». L’abécédaire rassemble donc ces vécus propres à chaque espace, en fait ressortir l’expérience commune, et mot à mot, « alimente la curiosité de l’esprit », à la découverte de l’autre. C’est ainsi que Sarda-Garriga, presque inconnu des Antillais et des métropolitains, accompagne Victor Schoelcher, et que le marron Cimendef suit Toussaint Louverture.
L’Abécédaire de l’Esclavage des Noirs devrait être disponible dans les librairies. Les collectivités sont quant à elles au courant de la publication du livre. Gilles Gauvin a pris soin de le leur présenter. Ils pourront donc, pour bien entamer l’année, garnir les CDI des collèges et des lycées de ce nouvel outil pédagogique.
Edith Poulbassia
L’enseignement de l’histoire de l’esclavage
Pour que cette histoire de l’esclavage soit une “histoire partagée” au niveau national, l’école a son rôle à jouer. La loi Taubira qui a obtenu la qualification de crime contre l’Humanité, le travail du Comité Pour la Mémoire de l’Esclavage, l’adoption d’une date nationale de commémoration sont déjà des éléments de reconnaissance nationale de cette partie de l’histoire mais faut-il encore qu’elle soit enseignée aux futurs citoyens. A ce niveau, les programmes solaires ont changé en 2001 pour le primaire et le lycée. Les CM1 et CM2 ont des dates, des groupes et des personnages repères à connaître, et parmi les groupes, « les esclaves d’une plantation ». Pour Gilles Gauvin, c’est « déjà un outil donné pour permettre d’approfondir la connaissance de l’esclavage ». Dans le manuel de Seconde au lycée, une double page est consacrée « aux femmes et à l’esclavage », « ce qui rend la question visible », poursuit Gilles Gauvin. Pour le collège, le programme d’histoire-géographie est en cours de réécriture. Mais les inspecteurs généraux ont déjà donné des directives aux enseignants, accordant une place plus large à l’esclavage, à l’abolition et à la traite dans le socle commun d’enseignement. « On voit apparaître des pages ou des double-pages sur ces thèmes, qui permettent d’anticiper sur la question de l’esclavage avec plus de documents », remarque Gilles Gauvin.
Mais pour le moment, le minimum qu’un élève doit retenir c’est l’abolition de 1848. Une date, somme toute, comme les autres pour la majorité des élèves.
Tout approfondissement du thème de l’esclavage est ensuite laissé à la liberté pédagogique de l’enseignant, en fonction de ses affinités et de ses compétences. Le manque de manuels et d’outils pédagogiques ne facilitent pas les choses. « La production pédagogique aujourd’hui soit ne traite que d’un espace, soit est introuvable en métropole », explique l’enseignant. C’est pourquoi il fait appel à tous les enseignants qui travaillent sur le thème de l’esclavage avec leurs élèves, et qui veulent partager leurs outils avec d’autres établissements. Gilles Gauvin et ses collègues qui ont établi des itinéraires de découverte ont déjà mis en ligne des documents sur le site Internet de l’académie de Rouen. Libre à chaque enseignant d’étoffer ce travail et d’en profiter.
EP
Renseignements : Pour les enseignants désireux de partager ce travail sur l’histoire de l’esclavage : le site de l’académie de Rouen (rubrique mémoires de l’esclavage) http://hist-geo.ac-rouen.fr/site/ et le collège Caudebec-les-Elbeuf (rubrique abolitions de l’esclavage) http://colleges.ac-rouen.fr/cousteau/
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