Culture et identité

Une délégation du CFCM à la rencontre du « faire ensemble » réunionnais

Ahmet Ogras et Abdallah Zekri en visite dans notre île

Manuel Marchal / 21 février 2018

Une délégation du Conseil national du culte musulman (CFCM) est actuellement en visite dans notre île. Composée de son président Ahmet Ogras et de son délégué général, Abdallah Zékri, elle vient pour un échange d’expérience à l’invitation du Conseil régional du culte musulman présidé par Houssen Amode, au moment où se pose la question de la restructuration de l’instance représentative de la religion qui compte le plus de pratiquants en France.

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Houssen Amode, président du CRCM, Ahmet Ogras (président du CFCM), Abdallah Zékri (Délégué Général et également président de l’Observatoire National contre l’Islamophobie), et Iqbal Ingar, président de la Grande mosquée de Saint-Denis

Houssen Amode, président du CRCM, Ahmet Ogras (président du CFCM), Abdallah Zékri (Délégué Général et également président de l’Observatoire National contre l’Islamophobie), et Iqbal Ingar, président de la Grande mosquée de Saint-Denis, tenaient hier une conférence de presse en présence d’autres représentants du culte musulman à La Réunion. L’objet était de présenter la mission dans notre île de la délégation du CFCM conduite par son président élu l’an dernier. Houssen Amode en a tout d’abord rappelé l’état d’esprit : « on parle souvent d’une exemplarité de l’islam à La Réunion. Ce n’est pas forcément transposable. A un moment où il est question de réforme, important que l’on puisse s’exprimer. Nous avons des acquis depuis 1850 et nous tenons à notre autonomie. La délégation ira à la rencontre de tous les acteurs de l’islam à La Réunion (présidents de mosquée, oulémas, institut de théologie de la Plaine des Cafres, responsables d’écoles notamment), ainsi que du Groupe de dialogue inter-religieux. Elle sera également reçue par plusieurs institutions.

L’État doit accompagner, pas imposer

Ahmet Ogras souligne « un grand moment de partage, d’échange, avec une réussite de la pratique de l’islam dans ce département français ». « En France, on parle de restructuration de l’islam de France. Le nouveau CFCM », poursuit-il. Il observe tout d’abord que « sur cette île, tout le monde est uni, c’est essentiel pour avoir une cohésion nationale. La cohésion nationale est la priorité. En France on parle beaucoup de vivre ensemble, ici on est dans le faire ensemble ».

« Ce qui est à traiter, c’est la formation », souligne-t-il. C’est celle des immams, des savants et plus largement de toutes les personnes qui ont accès à la medressa. Il est important que le citoyen ait accès à la formation de sa religion, dit-il en substance.

La délégation veut également étudier le fonctionnement des lieux de culte, car à La Réunion, ils reposent sur un autofinancement, sans fonds publics ou étrangers.

« Le GIE Hallal est l’autre sujet important de discussions », précise-t-il.

La visite de la délégation a lieu dans un contexte particulier. En effet, il est question de faire évoluer le CFCM. Pour la délégation, une telle évolution est indispensable, mais le pouvoir politique ne doit pas s’immiscer dans les pratiques religieuses. En effet, une telle éventualité constitue une remise en cause de la loi sur la laïcité de 1905, qui protège les religions et leurs pratiquants dans la République.

« On a toujours voulu nous vendre un islam de France, je ne le reconnais pas », déclare Abdallah Zékri, « parle-t-on de christianisme de France ou de judaïsme de France ? L’islam est une religion universelle au même titre que le judaïsme ou le christianisme ».

« Nous sommes intégrés, en France, c’est 4e et 5e génération d’enfants d’immigrés, nos enfants ne parlent pas arabe. Nous respectons la laïcité, qui est la non-ingérance de l’État dans le culte. Mais c’est mal parti quand des hommes politiques veulent nous dire comment pratiquer notre islam », affirme Abdallah Zekri. « Que l’État soit accompagnateur, mais il n’a pas à nous dire comment faire la prière ». Et de rappeler que le prèche est un moyen de combattre Daesh, qu’il soit en arabe ne doit pas poser problème. D’ailleurs, précise le délégué général du CFCM, des immams font des traductions immédiates.

Ahmet Ogras indique qu’ « Emmanuel Macron doit rester dans son rôle de chef d’État. La culte musulman n’est pas sous la coupe de l’État, sinon on remet en cause la laïcité.

On nous a imposé une Fondation islam de France, culturelle, dirigée par un non-musulman, ancien ministre de l’Intérieur », Jean-Pierre Chevènement. Imagine-t-on une Fondation catholique de France dirigée par un non-catholique, interroge Abdallah Zekri.

L’islam est la première religion de France en termes de pratiquants, ajoute le président du CFCM. Il y a donc nécessité d’anticiper pour augmenter le nombre des lieux de culte. Il note qu’à La Réunion, les élus ne mettent pas des batons dans les roues quand des musulmans veulent acheter un terrain pour construire une mosquée, ce qui n’est pas le cas en France. « Il faut permettre à Paris de garder son sang-froid et de dire que cette population est française et européenne », ajoute le président du CFCM, car « l’Europe est à deux doigts de basculer dans le populisme et nous sommes les premières victimes ».

Autrement dit, la discussion doit avoir lieu avec le CFCM.

« Nous demandons la réciprocité »

Abdallah Zékri rappelle pour sa part une montée des actes visant les pratiquants de l’islam en France. « La montée de Daesh et du terrorisme en Europe a fait beaucoup de dégâts. Les musulmans sont les premières victimes », dit-il, rappelant que plusieurs dizaines de musulmans sont décédés dans les attaques du Bataclan et de Nice. Il déplore le débat porté par des responsables politiques qui utilisent le discours identitaire, plutôt que de parler des problèmes qui touchent la population. Ces dirigeants oublient l’histoire de l’apport des immigrants nord-africains en France : « si nous sommes là, ce sont nos ancêtres qui sont venus se faire tuer pour libérer la France. Ils ont payé de leur vie. D’autres sont morts sur les chantiers pour reconstruire la France », rappelle le président de l’Observatoire national de l’islamophobie. Ils cachent aussi les responsabilités dans la situation actuelle : « l’implication de Bush en Irak, de Sarkozy en Libye, ont alimenté la montée du terrorisme ». Victimes d’attentats, les musulmans le sont également par la montée du racisme. Les chiffres croisés du ministère de l’Intérieur et du recensement des plaintes soulignent qu’à chaque attaque terroriste, celles visant les musulmans connaissent une dramatique augmentation.

Le délégué général du CFCM rappelle l’appel se rapprocher de toutes les églises de France au lendemain de l’assassinat du père Hamel. Une délégation du CFCM s’était rendue à Rome porter la solidarité, le Pape avait été très touché par cette initiative, poursuit-il. « Nous demandons la réciprocité. Quand il y a des actes anti-musulmans, nous souhaitons que les autres s’expriment ».

À La Réunion, cette réciprocité existe. Houssen Amode souligne que l’évêque exprime sa solidarité systématiquement avec les victimes d’actes islamophobe. Il met également en avant l’importance du Groupe de dialogue interreligieux. À son appel, une marche blanche réunissant 3.000 personnes avait eu lieu entre la grande mosquée de Saint-Denis et la cathédrale au lendemain de l’assassinat du père Hamel à Saint-Etienne du Rouvray par des terroristes.

Le président du CRCM ajoute que « tout ce qui se passe à l’international peut avoir des conséquences. C’est de notre responsabilité. On est un peu plus à l’abri », mais la vigilance s’impose car avec le développement des outils de communication, le risque d’importer des conflits augmente.

M.M.