La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
Autour de l’ouvrage collectif “Identité et société réunionnaise”
14 mars 2006

L’ouvrage collectif “Identité et société réunionnaise” rassemble une quinzaine de contributions hétérogènes. Mais toutes tendent à éclairer la question, vitale pour le développement, de l’identité dans la constitution de la société réunionnaise. Son sous-titre est éloquent. Les textes ouvrent effectivement de nouvelles perspectives et de nouvelles approches. C’est une nouvelle grille de lecture autour de l’identité et de la société ainsi soumise au débat. Comme vendredi dernier à Saint-Pierre à l’initiative de l’association Ankraké, et prochainement dans l’Est.
Un débat s’est déroulé, vendredi soir à Saint-Pierre, autour de l’ouvrage collectif “Identité et société réunionnaise. Nouvelles perspectives et nouvelles approches”, publié aux éditions karthala sous la Direction de Lucette Labache, Laurent Médéa et Françoise Vergès. Ce débat répondait en lui-même au souci d’un intervenant de la salle sur la nécessaire "appropriation du contenu du livre par le maximum de Réunionnais".
C’est en effet le défaut des recherches universitaires que de trop souvent rester confinées dans quelques sphères. Et cela serait parfaitement dommageable dans le cas précis. Cet ouvrage collectif s’intéresse en effet à l’identité et la société réunionnaise, c’est-à-dire, au socle même du développement. Mais en plus, la démarche novatrice de cet ouvrage qui aborde cette question - ces questions ! - de manière multidisciplinaire mérite que le maximum de monde s’y intéresse.
La question identitaire et son influence dans la constitution de la société d’aujourd’hui sont en effet abordées par des universitaires qui sont pour la plupart de jeunes chercheurs agissant à l’extérieur de La Réunion. L’explication en est donnée par Philippe Bessière. Il souligne que trop souvent, "l’Université de La Réunion fonctionne avec des modèles acquis sur d’autres terrains". L’historien note également que "les chercheurs de différentes disciplines n’aiment pas trop travailler sur un même thème". D’après lui, il n’y pas vraiment une volonté d’engager "des recherches communes pour démêler des problèmes communs".
Hors des sentiers battus
Éric Alendroit, responsable de l’association Ankraké, organisatrice de la conférence-débat, indique que le projet a vu le jour grâce à l’action volontariste de Laurent Médéa, à l’association Kréolide et à des rencontres avec des chercheurs de La Réunion décidés à marcher hors des sentiers battus.
Vendredi soir, les interventions de Philippe Bessière (Histoire), Patricia de Bollivier (Arts plastiques), Laurent Médéa (Sociologie), Christiane Rafidinarivo Rakotolahy (Sociologie), différentes par le domaine et la tonalité, ont donné un bon aperçu de la complexité des problèmes identitaires et des nouvelles pistes de recherches ouvertes. Et encore, d’autres domaines peuvent être abordés dans la même démarche, environnement économie, religion... comme le fait remarquer Éric Alendroit.
Ainsi, Laurent Médéa explique que dans sa contribution, il a essayé de montrer comment "dans le processus de départementalisation, les institutions françaises sont devenues hégémoniques et les vecteurs d’imposition d’un modèle européen". Il cite en éclairage la tentative d’André Thien-Ah-Koon, alors maire du Tampon, de débaptiser La Plaine des Cafres. Il souligne qu’en 6 ou 7 tableaux, il a voulu expliquer comment la culture française a été un des moyens du processus d’assimilation, mettant ainsi la culture réunionnaise “en souffrance”.
Liens du sang et du sol
Patricia de Bollivier, professeur à l’école des Beaux-Arts du Port, a montré les enjeux de l’émergence de l’art contemporain à La Réunion dans les années 80/90. Elle a décrit avec beaucoup de clarté les affrontements - le mot n’est pas trop fort - qui ont opposé les tenants d’une vision localiste à celle d’une vision extérieure. Lesquels recoupaient, peu ou prou, l’opposition de l’art savant à l’art populaire, l’opposition entre l’État (DRAC) et les institutions réunionnaises (Arthotèque et dans une moindre mesure le musée Léon Dierx ...) et entre les membres du Conseil d’administration du FRAC où figuraient des représentants de l’État et de la Région. Un enjeu qui est celui de l’attribution de subventions, mais surtout de la désignation des artistes susceptibles de représenter La Réunion sur la scène internationale.
Christiane Rafidinarivo Rakotolahy s’est intéressée aux liens identitaires entre Madagascar et La Réunion. Ces derniers se sont construits sur 3 ou 4 siècles. Des liens identitaires qui sont avant tout des liens de sang fondés sur l’esclavage, mais complexifiés parce que l’on exportait des captifs de guerre, des dissidents, des délinquants... D’où, "un abandon de la mémoire collective (...), un meurtre social car les esclaves se retrouvaient déculturés, instrumentalisés". Des liens du sang de la violence "qui sont là, mais qui ne sont pas inscrits dans l’Histoire enseignée, tout en étant vivants dans la transmission familiale".
Les liens du sol vont également constituer un lien très fort. "Madagascar n’est jamais oublié par les esclaves, alors que les esclaves, eux, sont abandonnés, que les liens avec la Grande Ile sont coupés". Et l’on glisse du lien du sol au lien territorial qui fait "naître d’autres rivalités, d’autres désirs entre Madagascar et La Réunion. 0n voit apparaître des desseins croisés et rivaux".
Cette conférence-débat n’est pas, comme le souligne Éric Alendroit, "un arrêt sur image", mais le début d’une réflexion nouvelle. Laquelle privilégie la recherche multidisciplinaire caractérisée par le fait qu’elle est le fait de doctorants qui évoluent en dehors de l’Université de La Réunion, en situation d’émigration. Ce qu’un intervenant de la salle a qualifié de "révolution".
Correspondant
Philippe Bessière, historien
"L’histoire du métissage de résistance reste à faire..."
Mais pourquoi donc, compte tenu de la situation sociale, économique, culturelle, ne se développe-t-il pas à La Réunion une attitude plus conflictuelle, s’est interrogée une intervenante de la salle. C’est sans doute que la société réunionnaise n’est réductible à aucune autre.
Au-delà des réponses connues (différence de traitement des affranchis dans les Caraïbes et l’océan Indien, géopolitique ...), Philippe Bessière note d’abord que la traite cafrière qui s’est développée dans l’océan Indien, contrairement à la traite négrière dans l’ensemble américano-caribéen, a littéralement pulvérisé la culture des esclaves dont les origines étaient différentes et qui sont arrivés dans un système esclavagiste différent.
Mais il souligne qu’il importe aujourd’hui de passer des recherches sur l’histoire de la souffrance pour aller vers celles de la révolte comme celle de Saint-Leu au sujet de laquelle les recherches ne sont pas terminées. Il remarque que le mythe de Mme Desbassyns s’est constitué à partir de la mémoire des petits Blancs et des esclaves. Et on peut ajouter à cela la révolte des petits Blancs du Gol autour du Père Lafosse, et le fait qu’Élie, qualifié de “Créole”, est soudainement devenu “Cafre” parce qu’il avait pris la tête de la révolte de Saint-Leu.
Dès lors, il importe peut-être "de reprendre l’Histoire de la résistance à travers la grille de lecture du métissage". Ce qui pourrait, selon l’historien, "amener quelques surprises". Mais il y a une condition, "c’est d’accepter ce métissage de résistance tel qu’il existait sur le terrain". Il y a eu en effet "constitution d’un peuple comme meilleur moyen de résistance". Or, "on a encore du mal à accepter ce métissage. L’Histoire du métissage reste à faire. Un métissage dit en réunionnais qui ne serait pas voyeur comme il peut l’être trop souvent".
D’après Philippe Bessière, "il est nécessaire d’explorer la piste de recherche du métissage. C’est une des pistes de recherche restées en panne, on ne sait pas trop pourquoi. C’est un thème central. Une construction populaire qui s’est opposée au Code noir".
De la salle vient l’idée que "le marronage est un marqueur de révolte. Comme le suicide, répandu à l’époque de l’esclavage jusqu’à aujourd’hui". Christiane Rafidinarivo Rakotolahy remarque que l’on a "beaucoup de mal à identifier le patrimoine politique souvent assimilé à la politique politicienne". Et pourtant, "le marronage est un patrimoine politique que l’on n’est pas encore prêt à reconnaître".
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