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L’architecture créole réunionnaise par Bernard Leveneur
22 juin 2007

En 350 ans, l’architecture créole réunionnaise a subi des évolutions. Bernard Leveneur, historien de l’art, revisite cette histoire et remet en questions des idées reçues sur l’origine de l’architecture créole. Pour lui, un patrimoine que l’on regarde peu est aujourd’hui en perdition, celui de la deuxième moitié du 20ème siècle. Un patrimoine menacé par ce qu’il appelle le néo-créole.
Quand on pense architecture créole, nous vient immédiatement à l’esprit les lambrequins, les maisons colorées, l’influence malgache, ou indienne, l’architecture marine. Bernard Leveneur, historien de l’art, met fin à ce qu’il considère comme des idées reçues. Il y a, dit-il, « des forteresses à abattre » en ce qui concerne l’architecture créole. La semaine dernière, il animait une conférence à l’université, sur le thème “Architecture créole réunionnaise : sources, évolution et devenir”. Le patrimoine s’est construit au rythme des bouleversements qu’a connus l’île : le début du peuplement, l’économie de plantation, la départementalisation, la modernisation. De la petite case traditionnelle au logement collectif, Bernard Leveneur a balayé 350 ans d’histoire. Avec au final un message : 90% du patrimoine réunionnais date du 20ème siècle et a besoin d’être protégé. Ce sont des témoins de l’histoire de l’île, en train d’être remplacés par ce qu’il appelle le « néo-créole », imitation ignorante du vrai style créole.
Edith Poulbassia
Les cases des pionniers
1640. Le peuplement de l’île commence. Les pionniers s’installent à Saint-Paul, à proximité du littoral de Saint-Denis et près de la rivière Sainte-Suzanne, les premières maisons font leur apparition. Ce ne sont pas des installations durables, « les constructions sont sommaires, en bois, en paille, posées à même le sol ou en terre battue », raconte Bernard Leveneur. Evidemment, il ne reste pas de trace de ces habitations de fortune, mais ce type de maisons en paille, en bois, en terre, en pisé étaient encore présent jusqu’en 1976. Sur l’origine de ces maisons sommaires, l’historien de l’art émet des réserves. « On a parlé de tradition africaine, malgache, mais il ne faut pas oublier que dans l’Ouest de la France, les maisons ont aussi des toitures de chaume. Qu’est-ce qui a influencé ces constructions ? C’est une grande question ».
Compagnie des Indes : grands monuments et style rustique
Une certitude, avec les premières plantations de café en 1730, apparaissent les premiers grands monuments réunionnais. La Compagnie des Indes a besoin de stocker les marchandises locales et celles venues d’Europe et d’Inde. Les premiers entrepôts servent aussi de bureaux aux agents de la Compagnie. De ce style du 18ème siècle, sont encore visibles par exemple la Préfecture de Saint-Denis, la Mairie de Saint-Leu et celle de Saint-Pierre. « Ce sont des bâtiments rustiques, ruraux, sobres, sans dessins sculptés, bref, des bâtiments fonctionnels », explique Bernard Leveneur. Ces constructions ont des plans rectangulaires, aucun élément décoratif, de grandes toitures à quatre pans dites « à la française ». Pour l’historien, il n’y a aucun doute, « comprendre le style créole, c’est comprendre celui du 18ème siècle, style de la Compagnie des Indes ».
Ce style rustique se retrouve dans les cures des Lazaristes. Celles qui subsistent aujourd’hui à Saint-Denis, Saint-Paul et Saint-Pierre, les églises de Sainte-Marie et Sainte-Ruffine de Saint-Leu (1790) ont aussi ces mêmes plans rectangulaires. « On remarque aussi la distribution des ouvertures en vis-à-vis, preuve de l’influence de l’architecture française de l’époque », précise Bernard Leveneur. Mais ce style de bâtiment s’est parfois enrichi d’apports extérieurs. En ce sens, la cure de Saint-Denis est un élément essentiel de l’architecture créole, avec une influence franco-pondichérienne. La cure de Saint-Denis a l’une des premières varangues de l’île. « C’est une varangue sous comble. Le curé a même été accusé de luxe. L’influence de ce que l’on considérait comme du luxe indien avait fait un vrai scandale à l’époque », raconte l’historien.
Les premières cases à pans de bois
En parallèle de ces grands monuments, les habitants construisent les premières maisons à pans de bois. Contrairement à ce qu’on croit, ce ne sont pas des marins qui sont à l’origine de cette architecture. « Ce sont des paysans, des administrateurs, des charpentiers, des menuisiers, des forgerons. La case réunionnaise n’a rien d’un bateau posé sur le sol tropical », ironise Bernard Leveneur. « Citons par exemple Augustin Panon dit l’Europe, qui était charpentier ». Les maisons à pans de bois sont d’origine française, de même que l’architecture des cures. Cette tradition s’est ensuite transmise aux esclaves à talents (par opposition aux esclaves de pioche). Le bois, surtout la natte, était disponible à profusion pour construire les cases, avec une particularité : la disposition des planches à la verticale. Un style bien français du 18ème siècle. « L’originalité des cases ne tenait qu’à la décoration de tissus indiens ». La maison Manin, l’actuelle maison d’accueil de Villèle, les maisons que l’on trouve encore dans l’Est de l’île sont les héritières de ce style du 18ème siècle. Il détermine aujourd’hui encore la maison pavillon créole.
Ennoblissement décoratif : losange et lambrequin
Entre 1800 et 1850, l’architecture créole réunionnaise s’enrichie. « Cette période se caractérise par un apport néoclassique », affirme l’historien. L’ennoblissement décoratif des bâtiments se fait grâce aux piliers, aux moulures, aux pilasses, aux encadrements des fenêtres. Exemple encore visible, la maison Bois Rouge à Saint-André, avec ses arcades, bâtie en 1810. C’est à cette période qu’ont lieu les grands programmes architecturaux français, comme le Muséum d’Histoire Naturelle de Saint-Denis avec le fronton, les colonnes, et la caserne Lambert.
Le fameux losange fait son apparition dans la première moitié du 19ème siècle. Sa signification a fait l’objet de nombreuses interrogations. Symbole de la féminité, influence ésotérique ? Rien de tout cela, pour Bernard Leveneur. L’explication n’a rien de mystérieux. « C’est un élément décoratif simple à réaliser. On voit les premiers losanges sur la maison de Clamonville, rue Babet à Saint-Denis ». Les motifs de soleil datent des années 1930. D’autres décorations comme les moulurations sont visibles sur la maison Repiquet, la sous-préfecture de Saint-Pierre et la maison Foucque.
Un élément représentatif du style néoclassique, ce que Bernard Leveneur appelle « la façade écran ». Objectif : donner de l’allure à sa demeure, en mettre plein la vue. Exemple connu : la maison Déramond, avec ses moulures, et ses piliers sur la façade. Derrière, la maison reprend son caractère rustique. La façade écran deviendra une référence pour toutes les maisons, même les plus modestes.
Les lambrequins russes ?
La seconde moitié du 19ème siècle va plus loin dans le décoratif, avec un « maniérisme créole ». De là vient la tradition des lambrequins. Ce décor en bois découpé est-il d’origine indienne ? Là encore, Bernard Leveneur rectifie. « Je pense qu’il s’agit d’une influence européenne ». Hypothèse de l’historien, les grands marchands de fonderie d’art du 19ème siècle diffusaient les catalogues à La Réunion. Les lambrequins comme les réverbères, les grilles, les portails, les fontaines, les vases Médicis viennent certainement de ces catalogues. Autre hypothèse, l’exposition universelle sous forme de pavillon par pays présentait des l’architectures suédoises ou russes, des pays où l’on trouve aussi une tradition d’éléments décoratifs en bois découpé.
« 90% du patrimoine réunionnais appartiennent au 20ème siècle »
A partir de 1946 et 1960, ce sont les « années béton ». En 1950, 60% de l’habitat réunionnais ressemblent encore aux maisons des pionniers du 17ème siècle, en paille. Petit à petit, on remplace la paille par des tôles non peintes. « La couleur n’apparaît qu’en 1980, lorsque la Région, l’Etat, l’Europe finance la sauvegarde du patrimoine », précise Bernard Leveneur. A l’exception de l’ocre jaune, rouge et gris, couleurs traditionnelles des monuments du 18ème siècle.
On invente un nouvel habitat rural. L’architecte Louis Dubreuil est à l’origine de la célèbre Case Tomi en 1961, bien connue pour sa résistance au cyclone. « Cet architecte a observé comment vivaient les Réunionnais de façon traditionnelle. Il en a tenu compte pour ces habitats, avec une salle de bain et une cuisine à l’arrière ».
Ce type de maison du 20ème siècle appartient au patrimoine réunionnais au même titre que les premières cases créoles, les grandes demeures. « 90% de notre patrimoine datent du 20ème siècle », souligne l’historien. Les lotissements, les maisons jumelées, le logement collectif comme à la Ravine Blanche, au Chaudron. « Ce sont des habitats salubres pour des foyers modestes. Certes, tout n’est pas beau, tout n’est pas à garder jusqu’au milieu des années 1980. Mais ces bâtiments participent de l’histoire de l’architecture créole », estime l’historien.
Depuis les années 1990, ce patrimoine du 20ème siècle est en danger. C’est du moins le point de vue de Bernard Leveneur. Avec la défiscalisation, le « néo-créole » s’est propagé. « La défiscalisation des années 1960 a donné lieu à des aberrations, on a beaucoup détruit », estime l’historien. Sous prétexte de préserver une architecture créole, on a mis à mal un certain nombre de principes de composition des bâtiments. Des moulures n’importe où, des lambrequins à profusion, des pilasses mal placées... Pour Bernard Leveneur, c’est le gros défaut du néo-créole. Aujourd’hui, l’historien voudrait que l’on fasse preuve du même réflexe pour le patrimoine du 20ème siècle que pour les maisons anciennes.
E.P.
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