Économie réunionnaise : le calme avant la tempête
6 juin, parIEDOM : « Un premier trimestre favorable avant l’impact de la crise au Moyen-Orient »
Entretien avec Josiane Sida, enseignante retraitée
16 août 2007

Pendant longtemps enseignante de l’école laïque et animatrice dans l’éducation populaire, Josiane Sida a vécu de très près - puisque cela touchait sa famille - l’essor, les grands moments et les difficultés du mouvement laïc réunionnais. Elle apporte ici son éclairage...
Vous avez grandi dans une famille très impliquée dans le mouvement laïc réunionnais, dont vous connaissez bien l’histoire. Racontez-nous ce que vous avez vu se mettre en place, dans le contexte de la société réunionnaise, à partir des années 50... Pour vous, c’est bien là que cela commence ?
Cela commence tôt en effet, avec mon père Roland Sida qui a milité dans le monde laïc de l’Education Populaire. Aux côtés de son frère Vivien, fondateur de la Ligue de l’Enseignement, il a organisé, avec les dirigeants de l’association, les premières colonies de vacances laïques au sein de la Fédération des Oeuvres Laïques. Ces colos accueillaient des enfants pour la plupart de conditions sociales défavorisées, de toutes confessions religieuses. Jusque vers 1950, il y avait des colonies de vacances catholiques. Puis la FOL a proposé les premières colos laïques à la Plaine des Palmistes. C’est à cette époque que cette association a pu, grâce à une souscription et à des fonds de l’Etat, acquérir la grande Maison de nos Enfants, lieu symbolique des vacances laïques. J’ai moi-même vécu quelques séjours dans cette maison, entre 5 et 10 ans. Cette maison, plus tard, a été rachetée par le Conseil général. Aujourd’hui c’est « la Maison des Tourelles ».
Votre enfance s’est construite entre une mère qui vous a transmis les valeurs de sa foi, tandis que votre père vous transmettait ses valeurs laïques. Avez-vous le souvenir de conflits intimes ou est-ce que cela s’est passé sans histoire ?
Mon père, considéré plutôt comme un rationaliste athée, a toujours respecté la croyance de ma mère. Il n’allait pas à la messe mais il la conduisait à l’église. Fait surprenant, il avait comme ami, lorsque nous habitions à la Montagne, le père Raimbault... Mon père m’a raconté qu’il lui arrivait de demander au père Raimbault de lui rapporter un peu de son vin de messe car il était très bon ! Il leur arrivait d’aller à la chasse ensemble et de déguster un bon civet de lièvre... Il paraît qu’il y avait des discussions très animées entre eux ! Mais chacun était assez libre et tolérant pour apprécier l’autre et le respecter dans sa différence. C’est une donnée réunionnaise. Notre vivre ensemble dans la différence créé chez nous, jusque dans nos foyers, une sorte d’alchimie particulière qui fait notre originalité. Je suis entourée de gens très croyants - catholiques, bouddhistes, musulmans, juifs, tamouls ... et d’autres qui sont agnostiques ou athées. Lorsque qu’il y a une fête religieuse, que ce soit le Ramadan, la fête du Guan Di, le Dipavali, les Pâques, etc..., j’ai toujours dans mes relations une personne à qui souhaiter une bonne fête, un bon jour de l’an, etc... Un ami chinois, une copine musulmane, une cousine tamoule, etc... et c’est le cas de beaucoup de réunionnais. Je pense souvent à mon père qui me disait : “La richesse d’une vie est d’avoir autour de soi des personnes de tous milieux sociaux, de toutes confessions religieuses, des vieux, des jeunes, des athées, des riches, des pauvres, des instruits et non instruits... Tout cela constitue le Grand Livre de l’Humanité. Et c’est en feuilletant ce Grand Livre-là, qu’on devient plus libre, plus généreux et plus heureux.” Et moi j’ajoute : ce métissage humain est une richesse réunionnaise. Je ne suis pas croyante d’une religion, et je ne crois pas en un Dieu mais je pense que je suis construite un peu de toutes les spiritualités qui s’expriment ici. C’est peut-être pour cela que ma démarche de vie est, à partir de tout cela, de réfléchir au sens plutôt que croire en quelque chose.
Dans les années 50, comment cette initiative de créer des colonies laïques a-t-elle été reçue ? Y a-t-il eu des tensions au début ?
Certainement. Jusqu’ici l’église catholique était très influante. Le mouvement laïque a dû souvent composer avec elle. Tout est parti d’une équipe d’enseignants laïques, militante et convaincue qu’il fallait proposer, dans un pays comme le nôtre - avec un grand brassage de population - des instances de vacances où les enfants de tous milieux, de toutes confessions se rencontrent. Cette laïcité s’est installée au fur et à mesure. Ce fut le travail de tout le mouvement d’Education Populaire aux côtés des syndicats d’enseignants : la FOL, les Francas, les EEDF, la FCPE, La JPA, Le SNI, la FEN, plus tard Léo Lagrange, les CEMEA, l’OCCE... Tous ces mouvements qui ont œuvré pour que nos enfants, quelle que soit leur origine et leur confession religieuse, puissent vivre des vacances ensemble. Dans nos structures, les enfants pouvaient accéder à toute activité et l’on veillait à ce qu’il n’y ait pas de sectarisme. On sortait les enfants de leur milieu, le plus souvent très défavorisé, pour leur permettre de vivre des loisirs éducatifs.
Quand on grandit dans une famille laïque aux convictions très affirmées, à La Réunion, est-ce qu’on ne se sent pas un peu différent ?
C’est vrai, on se sent un peu différent. Mais en même temps on a un grand sens de la tolérance. Mon père était un laïc, ma mère était catholique, comme beaucoup de mamans réunionnaises. J’ai été baptisée et j’ai fait, comme beaucoup d’enfants, la communion catholique. J’ai aussi suivi un enseignement religieux au lycée.
Et avant les années 50, comment cela se passait-il dans l’école publique ?
Il y avait une forte pression de la communauté religieuse catholique. Je me souviens qu’à Juliette Dodu, lorsque j’étais en 6e et 5e, il y avait des cours de catéchisme au sein du lycée. Plus tard, lorsque je suis devenue enseignante, organisant des classes de mer dans la structure Jacques Teyssier de la Saline les bains, les élèves devaient assister à la messe dans le réfectoire : tous les enfants devaient passer par cette “activité”. Heureusement que les choses ont changé depuis...
Cela veut dire qu’il n’y avait pratiquement pas d’enfants musulmans ou tamouls dans ces centres ou est-ce que eux aussi en passaient par là ?
Je crois que la religion catholique était tellement présente et dominante à La Réunion que tous les enfants, quelle que soit leur origine et leur confession religieuse, étaient plus ou moins entraînés dans ce mouvement religieux catholique. Cela n’empêchait pas leur pratique religieuse familiale ; à l’école, on ne faisait pas allusion aux autres composantes religieuses. La référence catholique était la plus importante.
Qu’est-ce la laïcité a apporté à La Réunion ? Avez-vous des souvenirs de ce que votre père ou votre oncle ont dû traverser ?
Je n’ai pas de souvenirs d’enfance. Je me souviens par contre lorsque j’étais formatrice aux Francas, sur les stages BAFA, nous devions tenir compte des fêtes religieuses catholiques telles que le “vendredi saint”. Il arrivait qu’on cesse l’activité de formation pour permettre aux animateurs d’aller au chemin de croix. Cette pratique étonnait beaucoup nos camarades métropolitains, de passage dans l’île pour encadrer les stages !
Un autre souvenir, c’est ma pratique des classes de mer. Je me souviens être allée plusieurs fois rencontrer le curé de la paroisse pour lui demander d’autoriser les enfants à s’absenter au catéchisme durant 3 semaines afin d’assister à la classe de mer. D’ailleurs les parents d’élèves ne laissaient partir leurs enfants qu’avec l’accord du curé. Cela se passait dans les années 80.
A La Réunion, nous avons un vécu particulier de la laïcité. Par exemple, l’histoire du port du foulard et toutes ces choses refusées ailleurs : chez nous, cela paraissait absolument normal. Les photos de lycée de mon fils aîné, par exemple, montrent ses camarades musulmanes portant le foulard. C’était une pratique courante. Cela ne dérangeait personne.
Pourquoi a-t-on arrêté à un moment la pratique du catéchisme au lycée ? Parce que cela obligeait à reconnaître la même chose pour les autres confessions ?
Oui, je pense. Au fur et à mesure, chaque composante religieuse a revendiqué sa place et son identité. Aujourd’hui, la tenue ne choque plus personne. Je me souviens d’une colonie de vacances à la Plaine des Palmistes, riche par la diversité des enfants qu’elle accueillait. Il y avait des enfants réunionnais dits « de la Ddass » (titulaires de bourses Ddass), des enfants venant des pays de la zone, des enfants de Rotariens. Durant ce séjour, il s’est posé un problème particulier : le directeur du Rotary club de l’Est m’a demandé de réserver un espace dans la colonie pour permettre à certains enfants d’assister à un culte protestant.
J’ai refusé en argumentant de la manière suivante : Toute activité de la colo est ouverte à tous les enfants de la colonie. Si j’autorise la tenue d’un office religieux à l’intérieur de la colo, il me faudra accepter tous les autres cultes. Ce qui n’était pas possible. J’ai donc refusé et trouvé une autre solution : le prêtre catholique du village a prêté son église et le pasteur protestant a pu effectuer le culte pour les enfants concernés.
Cette conception de la laïcité qui donne la parole, à l’intérieur des espaces publics, aux représentants religieux (un peu à la manière anglaise), n‘est pas la mienne. Je continue de penser qu’il est nécessaire de préserver l’espace public. Toute activité, au sein d’une colonie de vacance laïque, doit être accessible à tout enfant qui le souhaite. Accepter un culte - quel qu’il soit -c’est faire du prosélytisme.
Comment voyez-vous le phénomène du dialogue interreligieux à La Réunion ?
L’interreligieux ? Ici nous travaillons pour la paix sociale. Nous sommes sur un espace qui est petit ; donc il est difficile de ne pas savoir ce que l’autre fait. Je trouve même qu’il y a quelque chose de très positif à cela : chaque Réunionnais s’approprie un peu ce que fait son voisin, c’est ce qui le rend certainement tolérant, le dialogue interreligieux est donc une bonne chose. Mais éclairons tout de même nos enfants sur le fait religieux ! Quand on vit une actualité comme celle que nous venons de traverser, je me dis que les gens ont besoin d’être éclairés, ils ont besoin d’évacuer des peurs et ce n’est pas la religion qui les y aidera.
Vous êtes donc plutôt favorable à un enseignement du fait religieux dans l’école ?
Je pense que c’est l’enseignant laïque qui est le mieux placé pour évoquer objectivement les religions avec les enfants. Je l’ai fait lorsque j’étais en activité. De quelle manière ? Déjà par l’étude de notre histoire, mais aussi par des enquêtes auprès des parents, par des visites des temples, par des débats au sein de la classe sur l’actualité et les évènements tels que le 11 septembre 2001. Il y a dans nos classes des enfants aux pratiques diverses. C’est une chance. A Saint-Denis, la rue du Maréchal-Leclerc (ancienne “Rue du Grand Chemin”), symbolise la diversité des pratiques religieuses à La Reunion : au bout de cette rue, vous voyez une église catholique ; 300 mètres plus loin, une mosquée musulmane ; si vous continuez à descendre, vous avez une pagode chinoise ; si on continue, il y a un temple hindou ; dans les parages se trouve aussi une synagogue et si vous continuez jusqu’à 2 ou 3 kilomètres, vous tomberez sur un temple maçonnique. Au fond, c’est toute notre communauté réunionnaise qui vit avec ces différences-là, avec cette richesse. Cela fait partie de notre histoire ; donc en enseignant l’Histoire de La Réunion, on ne peut pas échapper au fait religieux. Je pense que c’est vraiment à l’enseignant laïc d’aborder ces sujets avec les enfants, pour les amener à la fois à l’éveil d’un esprit critique et en même temps à une sorte de tolérance. L’esprit critique est nécessaire ; toute religion qui enferme l’individu n’est pas acceptable, à mon sens. Je crois qu’on a un vrai travail pédagogique à faire, pour amener nos enfants à réfléchir, de l’école primaire au lycée, dans les cours de philosophie ou autres... Il nous faut réfléchir à ce qui existe déjà, ce que peut apporter le fait de s’engouffrer aveuglément dans une croyance, réfléchir sur les dangers générés par les extrémismes. On ne peut pas faire comme si cela n’existait pas et je crois que le plus apte à en parler avec des enfants est l’enseignant laïc.
Pensez-vous que cela ait été assez pratiqué justement ? Quand on voit l’état actuel de la société réunionnaise, on est amené à se dire que c’est aussi un peu un échec de l’école laïque...
Je pense qu’on n’en a pas fait assez. Beaucoup de professeurs encore aujourd’hui refusent d’aborder le sujet des religions à l’école, par crainte des parents peut-être.
C’est comme ceux qui disent ne pas faire de politique...
Si on veut amener les gens à être des citoyens, il faut s’intéresser à cette question, il faut en parler. Encore plus à La Réunion : l’île est petite ; le danger peut être plus grand ! Il ne s’agit pas d’enseigner telle ou telle religion, ni de faire de la politique à l’école. Il s’agit d’amener les enfants à se questionner sur les pratiques, et de les informer de ce qui se passe dans le monde. Il n’est pas besoin pour cela de faire entrer dans l’école les curés, les prêtres tamouls, les imams ou autres swamis... Pas plus que les représentants de partis politiques. C’est à l’enseignant ou à une équipe d’enseignants de conduire cette activité d’éveil, de critique et de réflexion avec les enfants. C’est une nécessité, sinon c’est la porte ouverte à toutes sortes de dérives qui mettent en danger notre société.
J’avais instauré à l’école un moment de “philosophie” - c’est un bien grand mot à l’école primaire. En fait, c’était des petits temps formalisés de discussion, de réflexion sur des thèmes divers : la croyance religieuse en était un... Je crois que c’est cela qu’il faut instaurer dans l’école. Pédagogiquement, il y a mille façon de le faire : mettre les enfants en confiance, discuter avec eux, les amener à formuler clairement ce qu’ils pensent, susciter des questionnements, tout cela sur fond de tolérance. Quand il y a eu les événements du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, j’ai vu quelques enfants de confession musulmane exaltés par ce qu’ils avaient vu à la télévision. J’ai trouvé cela très grave. Alors j’ai pris mon temps : cela a duré presque une année. Il fallait bien montrer qu’il n’était pas question de refuser l’islam, mais qu’on ne pouvait pas accepter les extrémismes, de quelque bord que ce soit.
On a beaucoup discuté de Ben Laden à l’école, justement pour faire la différence entre l’islam et ces extrémistes... C’est à partir de là que j’ai commencé à aménager dans ma classe ces petits espaces de discussion. Parce que je connaissais bien mes élèves, j’ai pu aborder toutes ces questions sans rejet ni compromission. J’avais mis en place des cours de philo au CE2.
Y a-t-il d’autres faits de la société réunionnaise, ou dans le monde, que vous ayez été amenée à commenter ?
Un petit garçon de ma classe, est arrivé un jour avec un petit morceau de chiffon attaché à une ficelle au cou. Si les Réunionnais se souviennent, on appelait cela, à l’époque, le saint scapulaire : c’était quelque chose en lien avec la religion catholique. Cet événement fut le déclencheur de discussions entre les enfants d’abord, puis avec moi, ensuite avec les collègues et la directrice. Les discussions étaient parfois vives. Mais nous avons veillé à ce que l’enfant ne soit pas rejeté. Tout est rentré dans l’ordre lorsque nous avons fait référence à la croix catholique portée par beaucoup d’enfants, et quelquefois même par des enseignants laïcs. Ce qui fut positif c’est que chacun s’est interrogé sur sa pratique religieuse avec parfois une remise en question. La discussion nous a permis d’aborder le grand thème de la liberté, celui des peurs et bien sûr la tolérance qui, elle aussi, a ses limites.
Vous évoquiez tout à l’heure les “échecs” relatifs de l’école laïque... Mais peut-être aussi que la laïcité subit des revers parce que l’Etat ne joue plus son rôle dans l’Education ?
Je ne parlerais pas d’échecs de l’école publique, mais il est vrai que nous avons connu des évolutions, des révolutions et malheureusement des reculs. Je constate que l’espace public au sens laïque du terme se réduit de plus en plus. Par manque de moyens, mais aussi par volonté politique. Imaginons, dans notre société réunionnaise, que des écoles privées catholiques - qui existent déjà - continuent à se développer ; et que soient aussi subventionnées des écoles tamoules, chinoises, que sais-je encore... De nombreux enfants ne pourraient pas y accéder parce que ces écoles seraient payantes, réservées à ceux qui ont les moyens. Et puis, ce serait une grande tristesse de voir nos enfants cloisonnés dans une petite société comme la nôtre.
Pensez-vous que le mouvement laïc soit assez développé à La Réunion ? Propose-t-il assez d’ouverture aux enfants ?
J’ai connu une époque où les enfants avaient beaucoup d’activités... Quelquefois les animateurs de CVL c’étaient des jeunes qui avaient été en échec scolaire mais qui trouvaient dans les stages BAFA ou BAFD ou les centres de vacances, des lieux où ils étaient valorisés, acceptés dans leur statut social sans être jugés. Ils pouvaient s’exprimer en créole avec d’autres sans être repoussés. Du coup, cela les mettait en confiance et ils s’engageaient sur le chemin de la responsabilité ; c’était fantastique.
Aujourd’hui, beaucoup d’associations n’ont plus les moyens d’exister. On voit encore quelques centres aérés, quelques colonies de vacances, mais ces activités n’ont plus les lettres de noblesse qu’elles avaient autrefois. C’est dommage car elles sont un espace à côté de l’école et de la famille indispensable à l’épanouissement de l’enfant . Nous appelons cela “la co-éducation”. La famille prend en charge certains aspects de l’éducation, l’école a son intervention et toutes les associations laïques apportent une autre façon d’apprendre, par le jeu par exemple. L’école de la vie c’est tout cela. Malheureusement, aujourd’hui nous en sommes loin.
Vous faites référence à une époque où le sens du collectif était aussi plus important qu’aujourd’hui.
Nous mettions - nous, enseignants de l’éducation populaire - en valeur d’autres lieux d’apprentissage : l’école n’est pas le seul lieu où l’enfant peut apprendre. Je suis un peu pessimiste car je trouve qu’on est entré dans une ère d’individualisme exacerbé ; les éducateurs de l’enfant ne se rencontrent plus ; l’école est un peu fermée aux parents et ce n’est pas bien. Un enfant n’est pas un saucisson qu’on découpe.. Il faut que tous ceux qui prennent en charge sa vie et son éducation se rencontrent, s’harmonisent pour lui donner toutes les chances de réussir. Aujourd’hui, l’enfant perd ses repères et les peurs s’installent. Si l’on ajoute à cela l’intervention de certaines sectes, les dégâts peuvent être énormes.
On a plus de chance en effet de faire des schizophrènes que de vrais citoyens. Mais n’est-ce pas une vision très pessimiste ?
Oui et non. J’ai un enfant de 9 ans, je crois donc que les choses peuvent encore bouger... Je ne dis pas que c’est fini... Mais j’aimerais bien un sursaut, de temps en temps. Un sursaut civique, citoyen. Quelquefois, des événements comme celui que nous venons de vivre permettent un réveil des individus.
Pour qu’il y ait ce réveil, il faudrait aussi qu’il y ait des éveilleurs...
Qui peuvent être ces éveilleurs ? Souvent, je dis aux enseignants, jeunes ou déjà expérimentés, que leur rôle n’est pas simplement d’instruire, leur rôle est aussi d’éduquer. Ils doivent rester des éveilleurs. Parce que l’enfant passe plus de temps avec eux et ils construisent leur personnalité... L’enfant est une matière noble et fragile à la fois ; le rôle de l’éducateur enseignant est primordial dans son épanouissement. J’aimerais beaucoup que les associations laïques d’éducation populaire reprennent de la vigueur. C’est un espace qui ne peut que faire du bien à nos jeunes...
Pour aller dans le même sens , il y a deux idées - en plus des clubs philos dans les écoles - qui me paraissent intéressantes car elles peuvent conduire à l’éveil des consciences et la prise de responsabilités. La première est la création des « écoles de parents », structure souple, permettant aux parents qui le souhaitent de trouver des réponses à leurs problèmes d’éducateurs, de s’interroger sur leur pratique, de reprendre confiance en eux, etc.
La deuxième idée est l’association des « grands parrains ». C’est une structure - type association - qui permettrait à des adultes un peu disponibles d’apporter un soutien affectueux à un jeune qui en a besoin (sorti du système scolaire, demandeur d’emploi...). Un jeune, un parrain/marraine. Les liens d’affection établis entre eux pourraient changer beaucoup de choses. Ce serait une sorte de tutorat. Bien sûr, cela ne peut se faire que sur la base de la confiance.
Il m’est arrivé de jouer un peu le rôle de marraine auprès d’un jeune en difficulté... et cela marche ! Avec de la considération, un jeune peut reprendre confiance en lui et avoir envie de faire quelque chose de sa vie, redémarrer une démarche d’insertion (formation, recherche d’emploi...) Je pense vraiment qu’il y a quelque chose à faire en ce sens.
Propos recueillis par P. David (en collaboration avec K.O.I)
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