Une Lumière dans l’ombre d’une esclavagiste

15 décembre 2006

Jean-Pierre La Selve n’est pas un inconnu des amoureux du patrimoine réunionnais. En effet, ses écrits sur la musique traditionnelle insulaire font toujours autorité. Ce n’est pourtant pas à ce titre qu’il se retrouve à nouveau sous les feux des projecteurs. La librairie Autrement l’avait invité mercredi après-midi à venir présenter son dernier ouvrage intitulé “Regard d’un créole sur la France”, paru aux éditions Azalées.

Dans cet essai, Jean-Pierre La Selve évoque le journal de voyage d’Henri-Paulin Panon-Desbassyns : “Petit journal des époques pour servir à ma mémoire”. Parti de La Réunion le 20 décembre 1784 et revenu le 12 juin 1786, ses récits constituent, selon le conférencier, un texte fondateur de la littérature créole. Parmi les qualités qu’il lui trouve, il en cite particulièrement deux.
Tout d’abord, ses souvenirs en apprennent beaucoup sur un personnage haut en couleur, souvent aux antipodes de sa femme, tristement célèbre ici, la fameuse Mme Desbassyns.
Revenons donc un peu sur ce personnage injustement resté dans l’ombre. Henri-Paulin Panon-Desbassyns est le petit-fils de “la grand-mère des Réunionnais”, Françoise Chatelain. Après avoir combattu aux Indes, notamment pour la défense de Pondichéry, il devient la deuxième fortune de l’île Bourbon. Lorsqu’il se marie à celle qui allait devenir la figure de l’esclavagisme, il a trente-huit ans et elle quinze.
S’il part pour la métropole, c’est pour y voir ses enfants qu’il a placés dans le lycée militaire le plus coté de France, sis à Sorèze-en-Languedoc. Sur place, personne ne connaît l’île Bourbon. Les gens le prennent pour un “Américain”, c’est-à-dire un blanc antillais. Il remarque d’ailleurs, en ce qui concerne les blancs antillais, qu’ils traitent moins bien les esclaves que les grands propriétaires terriens de son île. Sur le sujet de l’esclavage, il est homme de son temps. Cependant, il se différencie beaucoup de sa femme. En effet, il a toujours veillé à bien traiter ses esclaves et en a même affranchi deux. Son épouse ne fera jamais de tel geste.

Un Homme des Lumières

“Homme des Lumières” selon le conférencier, ses regards sur les ecclésiastiques sont critiques. D’ailleurs, il apporte à ses enfants des livres de Voltaire et de Diderot qui ne sont pas appréciés dans les hautes sphères catholiques. Franc-maçon déclaré, il n’est d’ailleurs pas enterré à côté de sa très bigote épouse.
C’est un homme truculent, qui est très occupé lors de son séjour en métropole. En manque de vie culturelle à Bourbon, il fréquente assidûment les spectacles. Mais il ne semble pas marqué plus que cela par le contenu des pièces. Ainsi, il ne dit rien d’une des premières représentations du “Barbier de Séville” à laquelle il participe alors que cette pièce est considérée comme une des œuvres qui a joué dans la maturation de la Révolution ! De même lorsqu’il voit l’adaptation scénique de “Paul et Virginie”, il semble ne pas se rendre compte que Virginie est en fait sa cousine, Mme Caillou, dont la famille donnera son nom à un fameux plateau connu des automobilistes...

Le second aspect mis en avant réside dans certains éléments d’une culture créole déjà affirmée. En effet, l’auteur parle de « Mon pays » en évoquant Bourbon. Il met en avant la cohésion familiale qui est une vraie valeur créole. Il semble y avoir une vraie spécificité culinaire réunionnaise dès ce moment-là. De même, lors de son voyage, il réside beaucoup chez des familles créoles ou ayant résidé à Bourbon. En ce sens, il loue le réseau d’entraide qui anime les gens originaires de sa région. Pour lui, la créolité est une notion large puisqu’elle englobe Maurice. En effet, à l’époque, les relations avec celle qui s’appelle alors l’île de France sont plus fortes. En outre, c’est à Maurice que se trouve alors le siège administratif des Mascareignes.
Jean-Pierre La Selve souligne également le fait que l’apport indien dans la culture insulaire date d’avant 1848. En effet, quelques hautes figures réunionnaises ont combattu pour défendre Pondichéry et d’autres places fortes sur la côte des Coromandel.

Pour ceux qui souhaitent aller lire l’œuvre dans le texte, il faudra se rendre au Musée... de Villèle !

M. D.


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