Une manière réunionnaise de vivre la laïcité

9 décembre 2006

Paul Vergès, Président de la Région, le 2 mars 2004, intervenait au Sénat dans le cadre du débat sur la laïcité dans les écoles, les collèges et les lycées publics. Il traçait les grandes lignes de la spécificité de l’identité réunionnaise.

« (...) Au moment où s’ouvre ce débat devant la Haute Assemblée, je pense à ces milliers et ces milliers de Réunionnaises et de Réunionnais qui, 3 siècles durant, ont forgé l’unité de notre peuple. Je pense à ces hommes et à ces femmes, venus de divers continents, de divers pays, venus d’Europe, de France en particulier, d’Afrique, de Madagascar, d’Asie, de l’Inde et de la Chine principalement. Je pense à ces routes qui se sont rejointes sur cette île inhabitée, devenue l’enjeu d’un destin commun.
C’est avant tout à eux que je pense, à celles et ceux qui, surmontant hier la violence de la société esclavagiste et coloniale, ont su sauvegarder leurs héritages culturels et spirituels, pour mieux les partager avec l’autre, pour mieux vivre ensemble. Je pense à ces cultures originelles qui, à l’ombre d’une religion dominante, ont poursuivi leur vie souterraine, jeté entre elles des passerelles et donné naissance à une communauté réunionnaise originale et plurielle.

Ce miracle de l’échange

Oui, je pense à ce miracle de l’échange, qui a fait naître de cette diversité un seul peuple. Peuple de migrateurs, tous venus de quelque part, tous “étrangers”, tous ”immigrés” au départ et qui, dans le partage d’un espace, de valeurs, d’idéaux et de combats communs, ont fait que, sur cette île, au fil des siècles, chacun est devenu, chaque jour un peu plus, un frère pour l’autre, en un mot, un Réunionnais. Tant de différences rassemblées sur une terre d’humiliation sans nom finissent par être l’expression d’une convergence sur l’essentiel.
Dans le partage de ces valeurs vecteurs d’unité, le sacré a joué chez nous un rôle dominant. Il est au cœur de notre identité, mais plus encore, il est au cœur de notre vie sociale. Ile de la foi, île des croyances, île des superstitions aussi, le continent de l’âme réunionnaise résiste encore aux assauts répétés du rationalisme et du matérialisme.
Cette présence du sacré se manifeste partout : dans la langue, dans l’imaginaire, dans les légendes populaires, dans la musique. Et notre culture vit obstinément dans la relation aux morts et aux ancêtres. Elle se manifeste dans notre géographie aussi ! Saint-Denis, Saint-Pierre, Saint-Paul, Saint-Joseph, Saint-Louis, les communes de La Réunion sont un catalogue de noms de saints !
En fait, il est possible d’affirmer que la société réunionnaise a fait la démonstration, dans les conditions qui lui sont propres, de la viabilité, dans le cadre de la République, d’un modèle original. Elle a inventé une manière réunionnaise de vivre la laïcité et elle démontre que celle-ci, élément essentiel de la cohésion de notre société, peut accueillir sereinement l’expression des différentes religions.
[...]
S’agissant de l’islam, je voudrais dire combien la pratique de cette religion est ouverte dans notre île. En un peu plus d’un siècle, les Indiens musulmans ont parfaitement réussi leur intégration non seulement à la communauté réunionnaise, mais aussi à la communauté nationale. Les Réunionnais de confession musulmane sont la preuve qu’il est possible, dans l’attachement à sa foi et à sa pratique, de vivre, dans notre île de l’océan Indien, un islam respectueux des valeurs de la République.
Dans un tel contexte et avec de telles perspectives, la société réunionnaise apparaît comme une exception.
Tout doit être fait pour sauvegarder ce climat de dialogue et de cohabitation apaisé des différentes options spirituelles et religieuses. Car la société réunionnaise, née d’un crime contre l’humanité, de l’esclavage qui a marqué la moitié de son histoire, demeure traversée de multiples fractures ; le racisme, latent, n’a pas totalement disparu et des inégalités inouïes menacent sans cesse sa cohésion. [...]

Seule la laïcité, comprise, soutenue et vécue par tous, peut assurer la cohésion, pour aujourd’hui et pour demain

Nous entrons dans un siècle de grands affrontements, et nous aurions tort de croire que notre île restera hermétique aux déchirements qui se dessinent dans le monde, et dans l’océan Indien en particulier, l’océan Indien où s’est déplacé le centre de gravité de l’islam, religion largement majoritaire demain dans la majorité des pays riverains, tous colonisés jusqu’au milieu du siècle qui se termine, tous aux prises avec les problèmes de la sortie du sous-développement, avec une croissance démographique qui ne laisse aucun sursis et avec des frontières artificielles léguées par la colonisation.
Aussi, consolider l’unité de notre société multiculturelle relève d’une responsabilité politique. Mais, surtout, notre société multiculturelle a conscience que seule la laïcité, comprise, soutenue et vécue par tous, peut assurer la cohésion, pour aujourd’hui et pour demain. [...]
Nous sommes entrés dans la plus grande crise de civilisation qu’ait connue l’Occident, crise des valeurs, crise des idées, crise du sens. Les valeurs de dignité humaine, héritées des traditions judéo-chrétiennes, les valeurs à prétention universelle, héritées des Lumières - Liberté, Egalité, Fraternité - sont en effet entrées en crise, car inappliquées et, jusqu’à maintenant, inapplicables à l’échelle planétaire. Et le fossé grandissant entre les pays riches et les pays pauvres appelle un questionnement sur la perte de vitalité de nos mythes fondateurs. Comme le disait un philosophe, si le Tiers-monde meurt par absence de moyens, l’Occident, lui, meurt aujourd’hui par absence de fins.
L’intégration, il en a été beaucoup question. Mais une question simple se pose : l’intégration à quoi ? A une civilisation du quantitatif ? A la société de l’audimat où triomphe l’absurde et où règne le non-sens, et dont la première victime est la jeunesse ?
C’est aussi et surtout de cela que l’école doit être protégée. C’est aussi et surtout cela que l’école doit combattre.
Pour ce voile qu’on dénonce aujourd’hui, combien d’autres s’abattent, dans l’indifférence, sur les valeurs de la République ? Car dans tout cela, où est l’idéal commun, l’ambition noble et collective qui peut unir les Français dans leurs différences ? Les exploits sportifs de l’équipe de France n’y suffiront pas. La République se doit donc d’aller à la conquête du sens, des utopies et de proposer un idéal partagé à la jeunesse. [...] La nation se doit donc de retrouver son âme. C’est à cette condition que la laïcité sera admise, réclamée et défendue par tous. »


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Témoignages - 82e année


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