La semaine de la laïcité débute aujourd’hui

Une parole réunionnaise

26 septembre 2005

Dans les débats organisés sur la laïcité à l’occasion du centenaire de la loi de 1905 séparant les affaires de l’État et des Églises, La Réunion a sa propre voix à faire entendre. Elle peut apporter son propre vécu du principe de la laïcité et sa propre pierre : le projet de Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise !

L’actualité sera marquée à La Réunion depuis aujourd’hui par la semaine de laïcité. Cette initiative prend place dans le cadre plus vaste de la célébration dans toute la République du centenaire de la loi de 1905 qui instaurait la séparation entre l’État et des Églises. Dans notre île, l’événement sera marqué par la présence de Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur et des Cultes. Il est à craindre que cette participation donne aux débats un tour politicien. On sait la vigilance du futur candidat à la présidentielle 2007 à multiplier les apparitions médiatiques où il ne manque aucune occasion de marquer sa différence notamment à l’égard du camp des chiraquiens. Or, justement, la question de la laïcité est une pomme de discorde entre sarkozystes et partisans de l’actuel chef de l’État. L’actuel locataire de la Place Beauvau milite en effet pour un toilettage de la loi de 1905.

Une immixtion de l’Église

Cette loi a été appliquée de manière mécanique à La Réunion. Elle n’a pas toujours empêché une immixtion de l’Église dans les affaires politiques comme en témoignent les positions de plusieurs curés lors de la bataille pour ou contre le mot d’ordre d’autonomie. Enfin, si, depuis des dizaines d’années les choses se sont apaisées sous l’impulsion de Gilbert Aubry et que le rôle de l’Église à La Réunion est examiné hors de toute passion, il n’en reste pas moins qu’au cours du siècle dernier, de vives oppositions ont mis face-à-face, partisans de la laïcité et responsables catholiques.
Si le ministre va au bout de ses intentions de toiletter la loi, il serait bon que la voix de La Réunion puisse être entendue un peu mieux qu’elle l’a été lors de la polémique occasionnée, il y a deux ans, par la présentation et le vote de la loi sur le port distinctif de signes religieux.
Car, à La Réunion, la laïcité est au cœur de la problématique identitaire des Réunionnais et des Réunionnaises. Elle est un élément structurant de la cohésion de la société de l’île.
Cela résulte de la propre histoire de La Réunion et de la forme toute particulière sous laquelle la laïcité s’est développée au cours des siècles.
En France, la laïcité se définit comme la séparation entre les affaires publiques - celles de l’État - et les affaires religieuses, principalement de l’Église catholique, longtemps principale autorité religieuse sur le territoire national.
Cette conception a généré un certain nombre d’attitudes dont celle consistant à renvoyer le fait religieux dans le domaine du privé

Vivre ensemble

À La Réunion, la laïcité peut être définie comme un processus non encore achevé et toujours en perpétuelle évolution permettant aux Réunionnaises et aux Réunionnais, dans un contexte donné et dans une île en relation avec le monde, de vivre ensemble.
Dans ce processus, le fait religieux et le sacré sont des éléments importants et sont constitutifs de la personnalité réunionnaise
Le fait religieux -la religion- a été tout à la fois source de résistance à la violence coloniale et élément d’unification. Toutes les religions - y compris la catholique - ont été des sortes de lieux refuge face au système oppressif et inégalitaire colonial. La religion catholique elle, dont la pratique a été imposée a joué - avec l’usage du créole - d’élément pour unifier les réunionnais.
Si, pendant la colonisation, l’Église est souvent associée au Pouvoir politique, au point d’être considérée comme un de ses instruments, elle a eu aussi des attitudes et des comportements souvent plus nobles. Au lendemain de l’abolition, par exemple, c’est elle qui mettra en place un système éducatif en ouvrant des écoles ou, un peu plus tard, en éditant des manuels scolaires souvent basés sur la vie à La Réunion. C’est pourquoi la querelle entre école privée et école publique n’a pas ici les mêmes résonances qu’en France. De même, pendant longtemps et jusqu’aux lendemains de la départementalisation, l’Église par le biais de ses œuvres de bienfaisance a assuré un minimum de couverture sociale et sanitaire aux plus pauvres.
De fait, la laïcité à La Réunion résulte d’abord du rapport que les Réunionnais ont entretenu et entretiennent avec les religions dans un extraordinaire syncrétisme. Il tient aussi compte des rapports existants entre les religions elles-mêmes, pendant longtemps faites de méfiance sinon d’animosité pour se transformer depuis quelques années en un “dialogue” exemplaire.
Mais la cohésion réunionnaise reste menacée.
C’est une société qui passant de la colonisation à la départementalisation a connu une brusque et rapide mutation pas encore achevée mais dont les conséquences se révèlent sur le terrain extrêmement nombreuses et diversifiées.
La Réunion subit, sur le plan collectif, de nombreux retards dans ses équipements et infrastructures qu’elle doit rattraper.
Elle est constituée par une société où les inégalités restent profondes au bout où l’on parle de la coexistence sur son sol de deux mondes.
Un aspect sensible de ces inégalités se lit dans une parité homme-femme qui n’est pas totalement réalisée.
Notre île affronte des défis que l’on retrouve dans le monde entier.
Celui d’une transition démographique qui n’est pas achevée, d’abord.
Celui, après l’esclavage et la colonisation, d’une troisième mondialisation qui, sur le plan identitaire, pousse à des attitudes de renfermement sur soi.

Une nécessité : la Maison des Civilisations

Enfin, La Réunion ne peut être indifférente aux nombreux conflits - dont certains sont religieux - qui secouent le monde et qui n’épargne pas l’Océan Indien, océan bordé par des pays en majorité musulman.
La cohésion sociale réunionnaise ne peut être confortée dans une politique de développement durable définie par les réunionnais et soutenue par le gouvernement.
Sur le plan culturel et identitaire, cela passe nécessairement par une valorisation de l’apport spécifique de La Réunion à l’histoire du monde aussi minime soit-il. C’est l’objectif principal de la Maison des Civilisations et de l’Unité réunionnaise appeler à démonter la richesse apportée par toutes les composantes de la société, pour les valoriser afin de mieux faire face aux violences et aux inégalités dans la société réunionnaise et pour mieux affronter demain.

J.M.


La loi du 9 décembre 1905

Les principes

La Loi du 9 décembre 1905 dont nous célébrons le centenaire, comporte 6 titres et 44 articles :
Titre I : Principes (art. 1 et 2)
Titre II : Attributions des biens, pensions. (art. 3 à 11)
Titre III : Des édifices des cultes (art. 12 à 17)
Titre IV : Des associations pour l’exercice des cultes (art. 18 à 24)
Titre V : Police des cultes (art. 25 à 36)
Titre VI : Dispositions générales (art. 37 à 44)
Depuis que la loi a été publiée, 9 articles ont été modifiés :

- les Articles 6, 7, 9, 10 et 14 par la Loi du 13 avril 1908
- les Articles 12 et 13 par la Loi du 02 juillet 1998
- l’Article 17 par la Loi du 31 décembre 1913
- et l’Article 19 par la Loi du 13 juin 1996
Depuis, trois articles de la loi initiale ont été abrogés :

- l’Article 30 par la Loi du 15 juin 2000

- l’Article 41 par la Loi du 04 avril 1934
- l’Article 42 par la Loi du 02 janvier 1973
Le Titre Premier de la loi qui en fixe les principes est ainsi libellé :
Article 1
La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public.
Article 2
La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. En conséquence, à partir du 1er janvier qui suivra la promulgation de la présente loi, seront supprimées des budgets de l’État, des départements et des communes, toutes dépenses relatives à l’exercice des cultes.
Pourront toutefois être inscrites audits budgets les dépenses relatives à des services d’aumônerie et destinées à assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics tels que lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons.
Les établissements publics du culte sont supprimés, sous réserve des dispositions énoncées à l’article 3.


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Témoignages - 82e année


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