Quelle place pour le créole dans le second degré ?

Une question de priorité

26 décembre 2006

La fin d’année est toujours l’occasion des bilans. C’est avec Jean-François Sam-Long, chargé de mission LCR (Langue et Culture Régionales) dans le second degré, que nous faisons le point sur l’enseignement de la langue et culture créoles dans les collèges et lycées de l’île. Entre réticence des parents, frilosité des syndicats de l’éducation, des politiques, lenteur institutionnelle : le chemin pour la reconnaissance et l’enseignement de la langue et culture créoles est semé d’embûches. L’enjeu pourtant est bien la réussite et le bien-être des élèves. Un important travail de communication s’impose encore pour que la valorisation du créole ne soit pas comprise comme opposition au français et que nos deux langues évoluent dans la complémentarité.

Depuis son introduction à l’école en 2001, comment a évolué la place du créole, langue et civilisation, au sein de notre Académie ?
- En tant que chargé de mission LCR pour le second degré, je ne peux parler que pour les collèges et lycées. C’est une politique globale qui se décide au plus haut niveau de la hiérarchie. Si la priorité est la maîtrise de la langue française et un soutien accru aux élèves en difficulté, voire en très grande difficulté, eh bien, ce sera la priorité pour tous. Cela ne signifie pas que le français chasse le créole. Je peux dire ceci : la place du créole dans l’Académie a évolué de façon positive depuis ces dernières années. Mais en même temps, l’introduction de l’option facultative LCR (Langue et Culture Régionales) a mis à jour de réelles difficultés auxquelles nous devons faire face aujourd’hui. Je rappelle qu’il a fallu attendre 2001 pour qu’il y ait une officialisation de l’enseignement LCR avec des professeurs certifiés de créole (à ce jour, 15 titulaires, 3 stagiaires).
Près de 300 élèves ont suivi l’option LCR l’année dernière et une trentaine de candidats se sont présentés au BAC option créole avec des résultats très encourageants pour l’avenir. Il a fallu attendre longtemps avant qu’un recteur dise franchement que l’enseignement du français à La Réunion doit tenir compte de la présence du créole, langue maternelle des Réunionnais. Ça paraît une évidence. Et des universitaires compétents tels que Chaudenson, Carayol l’ont déjà écrit depuis 30 ans déjà. Mais comme le disent certains responsables syndicaux, les mentalités bougent lentement à La Réunion, sous-entendu qu’il faut laisser du temps au temps. Précipiter les choses, c’est courir le risque d’aller droit dans le mur !

De « grandes réticences sur notre chemin »

Sans précipitation donc, comment permettre néanmoins aux mentalités d’évoluer dans le sens d’une meilleure compréhension de la place du créole dans l’enseignement ?
- Tout d’abord, les responsables de l’Académie ne pourront pas donner seuls ce coup d’accélérateur qu’on attend tous. Il faut un engagement franc de la part des responsables syndicaux, des associations de parents d’élèves, des associations culturelles, des intellectuels, des responsables politiques. Bref, un engagement des Réunionnais eux-mêmes pour leur langue, leur culture, leur histoire, leur environnement, leur bien-être, leur identité, leur avenir.

L’une des difficultés, c’est bien la réticence des parents d’élèves et des élèves eux-mêmes ; c’est bien la réticence des chefs d’établissement qui n’ouvriront pas de nouvelles options LCR s’ils ne reçoivent pas des directives claires et précises (comme cela se fait pour les “classes contrats” par exemple), et si l’Académie ne leur donne pas de nouveaux moyens. Donc, on revient à la politique globale au sein de l’Académie, aux priorités. Et Dieu sait que pour les parents, la priorité pour leurs enfants, c’est la maîtrise de la langue française, de toutes les langues, et même du chinois, sauf de la langue créole. Franchement, nous ne nous attendions pas à rencontrer d’aussi grandes réticences sur notre chemin.

« Le slogan "le créole à l’école" nous a fait beaucoup de tort »

Comment expliquez-vous l’attitude, cette réticence justement, des parents d’élèves ?
- Par la force de l’Histoire qui a longtemps joué la carte de l’assimilation culturelle (et non l’intégration), la majorité des Réunionnais a intégré l’idée que la langue créole est une langue inférieure par rapport au français et qu’il n’existe qu’une culture, la culture française. Ils ont intégré également l’idée que la langue française est la langue de promotion sociale. Par conséquent, les parents ne voient pas un intérêt quelconque pour leurs enfants d’apprendre leur langue et de découvrir leur propre culture. Ils disent : « Mon zanfan i guinye koz kréol, li la pa bozoin alé lékol pour aprann ». Et la déplorable situation sociale à La Réunion ne nous aide en rien.

Face au problème du chômage, à l’obligation des jeunes d’aller chercher un emploi en France, voire en Europe (éclatement de la cellule familiale, difficultés d’adaptation et racisme), on comprend un tel raisonnement qui crée une brèche dans l’enseignement de la LCR. Dès lors, dire que l’on ne fait rien parce qu’il n’y a pas de demande sociale, ce n’est pas le bon positionnement par rapport au problème : on nie le poids négatif de l’assimilation culturelle sur les mentalités, on refuse de voir que le maintien du Réunionnais dans l’ignorance de sa langue et de sa culture a de profonds effets sur son comportement. Mais les Réunionnais eux-mêmes sont coupables quelque part parce que, pendant longtemps, pour des raisons idéologiques, on a opposé la langue créole à la langue française.

Aujourd’hui seulement, on comprend qu’il faut arrêter avec la guerre des langues et que les 2 langues sont complémentaires : langue française (ouverture sur le monde francophone et sur le monde du travail à l’extérieur de l’île) ; langue créole (reconstruction identitaire, revalorisation de soi à travers sa langue et sa culture, plus grand pouvoir d’adaptation à l’extérieur de l’île par le phénomène de la reconnaissance, d’une certaine fierté d’être ce qu’on est). Et puis, il faut bien l’avouer, le slogan “le créole à l’école” nous a fait beaucoup de tort. Ce n’est pas le créole à l’école : c’est la langue et la civilisation créoles ; ce n’est pas un “ghetto”, mais une ouverture sur soi et sur son propre environnement. Et l’enseignement de la LCR permet aux jeunes de retourner vers les grands-parents qui sont dépositaires d’une tradition orale des plus riches.

« Il est urgent de s’engager fermement »

Quels axes visant à renforcer la place du créole mériteraient plus d’investissement ?

Il est urgent de lancer une grande campagne d’information auprès de la population réunionnaise, avec le soutien de tous. Car lorsqu’on invite les parents à venir au collège ou au lycée, et lorsqu’en présence du chef d’établissement, on leur explique ce qu’est véritablement l’option LCR, il n’y a plus de réticence. Il est urgent de s’engager fermement sur la place du créole à l’école, toute sa place et rien que sa place, notamment au niveau du premier degré. Il est urgent de créer des outils pédagogiques performants pour nos élèves (dictionnaire créole/français réactualisé, dictionnaire français/créole, livre de lecture, grammaire...) et de travailler à un programme LCR au niveau régional puisqu’il n’y en a aucun sur le plan national.

« Il n’est pas trop tard... »

Enfin, comment expliquez-vous que l’on puisse retrouver 3 élèves pour suivre l’option latin et que 7 volontaires pour les cours de créole ne suffisent pas à l’ouverture d’une classe ?

Que l’on retrouve 3 élèves pour une option latin, ça ne me surprend pas. Toutefois, au collège, il y a toujours plus de 3 élèves. Mais que l’on retrouve seulement 7 élèves pour une option LCR, ça doit inquiéter tout le monde, le créole étant une langue vivante, parlée par plus de 80% de la population réunionnaise. Pour répondre à votre question, il a été dit qu’on appliquerait la même règle pour toutes les options : on ferme l’option qui ne compte pas 8 élèves ; il a été même ajouté qu’on ne fermerait pas l’option LCR qui compterait moins de 8 élèves si l’expérience n’a pas duré au moins 3 ans au sein de l’établissement, le temps pour le professeur de convaincre tout son monde.

Personnellement, j’ai pu constater qu’une option LCR qui fonctionne avec moins de 8 élèves nuit à l’option elle-même, nuit au statut du professeur certifié de créole, nuit à l’avenir même de l’enseignement du créole. Il faut absolument gagner la bataille de “l’effectif dans les classes LCR”. Là encore, on ne peut pas comparer le latin et le créole. L’option latin a des atouts : langue morte, mais toujours “noble”, hyper valorisée dans la tête des parents qui prennent plaisir à dire “mon enfant, c’est un latiniste” ; les chefs d’établissement font tout ce qu’ils peuvent pour avoir un professeur de lettres classiques sous la main, et quand ils en tiennent un, ils le gardent jalousement parce qu’une option latin redore en quelque sorte l’image de l’établissement. Qu’en est-il d’une option créole ? Les parents sont-ils fiers de dire : “mon zanfan i sar lékol pou aprann lo kréol” ? Rien n’est sûr. A nous de leur rendre cette fierté perdue. Il n’est pas trop tard...

Entretien Stéphanie Longeras


Défendre la langue : un engagement
« Ça vaut le coup de se battre »

Jean-François Sam-Long, Président fondateur de l’UDIR (Union pour la Défense de l’Identité Réunionnaise), écrivain qui s’est illustré, dans les années 80, en participant à la création du mouvement littéraire de la créolie - dont le concept reste plus que jamais d’actualité - est aussi Professeur de français. La précision est d’autant plus importante qu’elle met en exergue toute la force de son propos et accrédite, si besoin, la conviction qu’il partage de laisser toute sa place au créole dans notre système scolaire. Les responsabilités qu’on lui accorde au niveau académique sont d’importances mais il relève le défi.
« On n’a pas suffisamment communiqué et on ne communiquera jamais assez sur l’intérêt pédagogique du créole à l’école. Le Conseil académique de la langue et de la culture réunionnaises existe, une “commission information” en est issue, représentant les divers partenaires (Education nationale, mais aussi parents d’élèves, syndicats enseignants, associations culturelles). Mais faute de temps et de moyens, d’une impulsion suffisante de tous, aucune action n’a pu être concrétisée. Pour un changement rapide des mentalités, le rôle des médias sera également déterminant. Et cette année, sur la base d’un mi-temps accordé par le recteur, en tant que chargé de mission, mon rôle est d’informer et d’impulser l’enseignement LCR dans le second degré. Pourquoi pas ? Rien n’est impossible à celui qui a la foi, même si parfois en se sent seul, très seul. Mais je ne me suis jamais dit que ça ne sert à rien. Quand je vois le bonheur des élèves qui suivent l’option LCR, la passion et le sérieux pédagogique des professeurs, je me dis que ça vaut le coup de se battre pour la revalorisation et la promotion de la langue créole ».

SL


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