Zimaz la mizik mon peï

Une société de production audiovisuelle entreprend le portrait d’un pays à travers sa musique

19 juin 2006

Samedi soir, Télé Réunion a diffusé 2 documentaires, un sur Alain Peters, l’autre sur Françoise Guimbert. Ce soir c’est Jules Arlanda et mercredi prochain Henri Madoré. Dans le feu télévisuel des foyers réunionnais, c’est la musique d’un pays et la parole d’un peuple qui s’expriment via ces portraits.
Documents audiovisuels précieux réalisés par Anaa Productions.
Entretien exclusif avec Michel Minaud et Monique Ninio, producteur et réalisateur.

Vous êtes les producteurs réalisateurs d’Anaa Productions, vos films sont à l’honneur en cette Fête de la musique. Mais comment avez-vous découvert La Réunion ?

- Michel Minaud : "Né sur les bords d’un quai à Nantes, ancien port négrier... les îles sont dans mon enfance. Je n’ai de cesse de franchir la mer pour voir si tous ces endroits sont tel que la littérature anglaise de voyage le dit. J’ai vu toutes les îles dans le domaine maritime français. La Réunion, la première fois, c’est en 1984. Puis en 1994, Monique et moi avons été commandités par Béranger, l’ancien patron de RFO qui voulait faire un documentaire sur le sucre, comprenant l’histoire et l’économie contemporaines. On a fait le tour de toutes les îles à sucre, et là, c’est comme ça qu’on a rencontré Paul Vergès alors Maire, qu’on a rencontré Paul Mazaka alors à la Culture au Département".

L’anecdote est plus que d’actualité, et dommage que ce premier scénario n’ait pas abouti. Michel Minaud a commencé au cinéma comme acteur en 1970 où il a joué le shérif dans “Une aventure de Billy the kid” de Luc Moullet avec Jean-Pierre Léaud. Il est réalisateur de télé depuis 1974. Monique Ninio, gérante d’Anaa Production, est également productrice et réalisatrice.
Pour elle, la rencontre avec La Réunion : "Un coup de cœur... Notre premier projet a failli capoter. Il nous a fallu tout redresser et cela a booster la relation à l’île. Depuis le mois de novembre, je n’ai pas revu l’île et j’en ai la nostalgie. Je me demande si le capotage initial ne nous a pas donné des forces supplémentaires pour nous accrocher et être dignes de ces auteurs".

Justement, comment avez-vous rencontré la musique réunionnaise ?

- Michel Minaud : "Pour moi, au départ, la musique de Polynésie, les percussions notamment m’ont fascinées. Je n’aime pas trop le zouk, je trouve des trucs sympas avec le reggae... Le séga à Maurice et à La Réunion, et le Maloya, cela m’a plu depuis les années 80".

L’aventure a commencé avec la collaboration d’une connaissance vivant à La Réunion et des projets naissent autour de nom comme Alain Peters, Henri Madoré et Gilbert Pounia. Anaa Productions n’est au début que producteur, mais Monique et Michel ont du faire appel à leurs talents de réalisateurs pour boucler les films. Et c’est ainsi, de rencontres en rencontres, qu’ils ont pisté La Réunion et que l’histoire d’amour est née.
Parmi toutes les personnes rencontrées, il y a Bernadette Ladauge en zarboutan, source inépuisable de partages et de découvertes pour eux. Elle reste celle qui leur a ouvert une porte sur l’univers et la personnalité d’Alain Peters. Rémy Tsang Hin Tsun, responsable des programmes de RFO, leur indique Jules Arlanda ou Françoise Guimbert.

Qu’est-ce qui relie tous vos documentaires ?

- Michel Minaud : "La musique créole de La Réunion. Arlanda c’est l’avant-après guerre avec la musique venue d’Europe, d’Amérique, violon carioca, quelque chose des mariachi. Alain Peters mélange séga et maloya, et rock et reggae, c’est surtout un auteur. Henri Madoré, c’est l’inclassable, il joue avec 3 cordes à sa guitare, il improvise. Françoise Guimbert a écouté le maloya des champs, la mélopée qui donne du cœur à l’ouvrage, ou que l’on utilisait pour s’envoyer des vannes. Elle est ancrée dans la société agricole réunionnaise, ancrée dans Saint-Benoît. Gilbert Pounia mélange des influences indiennes, rocks, world music. Bernadette Ladauge et le groupe folklorique de La Réunion fait relais avec le passé, la musique européenne, les chansons à boire, le quadrille. Nous avons cherché un éventail le plus large possible".

Est-il facile de se documenter sur ces artistes ?

- Michel Minaud : "Nous avons réussi à trouver des sources écrites, rien en documents visuels ou audiovisuels. Pour Henri Madoré, il y bien un film des années 70 où se trouvent 5 titres, c’est tout, quelques photos de Tony Manglou. Il n’y a rien pour un homme comme Jules Arlanda, quelques photos tout au plus. Pour Alain Peters, c’était mission impossible, hormis le film du groupe folklorique de La Réunion où Peters chante, et le film de Jacques Barre pour l’anniversaire de Carrousel. Mais dans ce dernier film, Alain Peters n’est pas au mieux de sa forme, même s’il reste extraordinaire".

Qu’est ce qu’un documentaire pour vous ?

- Michel Minaud : "C’est avant tout une rencontre. Après c’est une histoire, de temps en temps on aime, par moment il y a du désamour. Mais ça se finit bien en général. Si on n’est pas au service de l’artiste, ce n’est pas la peine. Nous avons eu une aventure malheureuse avec un réalisateur qui voulait imposer sa vision de l’artiste. Gilbert Pounia a su lui répondre qu’il ne voulait pas en 52 minutes bousiller 30 ans de carrière.
Si t’es pas une sorte d’éponge qui absorbe et qui essaie de restaurer au spectateur ce qu’est l’artiste, même avec ces mensonges, ce n’est pas un documentaire. Nous sommes une éponge, nous avons des défauts, mais nous ne faisons jamais aucun commentaire, c’est la parole de l’artiste. Point. Lors du montage, j’essaie de servir la vision de l’auteur, j’essaie d’effacer mon regard, qu’on ne voit pas la technique, qu’on n’entende pas les questions. Nous tâchons d’effacer notre présence, de donner la présence à la personne".

Malgré les aides, est-ce difficile de travailler à La Réunion ?

- Michel Minaud : "C’est vachement difficile. Les aides en fait, elles ne font qu’accompagner un travail où très souvent on a même pas de rémunération nous-même. Si je n’étais pas professeur à l’Université, si je n’avais pas d’autres activités, je ne ferais pas ça, ce n’est pas lucratif du tout.
Mais j’ai cette passion.
Les aides sont indispensables, on ne pourrait pas faire un film sans l’aide de la Région, du Centre national de la cinématographie et de partenaires privés. Nous n’aurions pas pu le faire. Nous nous posons des questions sur l’avenir de notre production. Avant, nous pouvions traiter avec RFO localement, maintenant notre interlocuteur c’est la Direction générale de RFO à Paris. Et s’il n’y avait pas eu les moyens techniques de RFO, nous n’aurions pas pu faire ces émissions".

Et les projets ?

- Monique Ninio : "Nous avions un projet sur Pat’Jaunes mais ça n’a pas marché, un autre sur le Prince Vinh San, RFO Paris était d’accord, mais RFO Réunion est obligée désormais de participer de façon numéraire et elle n’a pas la possibilité de le faire. Nous pensions aussi à Jacqueline Farreyrol, mais pour la même raison, nous sommes bloqués. Nous aimerions bien aussi rencontrer toute la famille Lacaille. Et Davy Sicard".

Francky Lauret


An plis ke sa

- De l’importance des archives audiovisuelles

"L’émission n’est que la surface de notre travail"

Michel Minaud : "Sorti de mes études de cinéma, j’ai abandonné l’idée de faire un cinéma d’auteur pour faire une carrière qui fasse vivre ma famille avec la télévision. En arrivant à La Réunion, j’ai retrouvé ma Bretagne, j’ai trouvé une forte identité pas trop sabotée par le désintérêt pour la langue. Je me suis dit : il faut que je fasse quelque chose, que je me rattrape en tant que producteur.
Il est important de travailler sur la mémoire. Il y a vraiment besoin de filmer, c’est déjà trop tard pour certains. Mais il ne faut pas les filmer n’importe comment. Quand nous avons fait le film sur le groupe folklorique de La Réunion, nous sommes allés voir des musiciens des Hauts qui ont maintenu une sorte de créolisation de la musique à partir de disques ou de partitions, c’est selon. Nous l’avons dans nos archives.
Nous avons filmé Jules Arlanda, nous avons des bobines entières filmées chez lui, il n’y a qu’une minute dans le film. On a tout gardé. C’est du patrimoine. Quand on fait un film, c’est aussi pour faire de l’archive, pour que ça reste. Ce travail a manqué dans l’Ouest de la France, où la langue s’est perdue, car personne ne s’intéressait à ça.
Nous avons un projet important : créer un fonds d’archives régional, en allant collecter, en enregistrant systématiquement toutes ces traces. Nos émissions ne sont que la surface de notre travail. En réalité, on a des heures et des heures de rush qu’on garde précieusement".


Signaler un contenu

Un message, un commentaire ?


Témoignages - 82e année


+ Lus