“L’ivrogne” joué au Collège de Trois-Bassins

Une souffrance destructrice

8 juillet 2006

“L’ivrogne” écrit par Marc Kichenapanaïdou a été rejoué cette semaine par des élèves du Collège de Trois-Bassins.

Pour écrire “L’ivrogne”, Marc Kichenapanaïdou, le pilier du Groupe de Recherches sur l’Archéologie et l’Histoire de la Terre Réunionnaise (GRAHTER), s’est inspiré d’une des réalités de La Réunion des années 70 : la misère noyée dans l’alcool. Ce livre retrace les relations d’un père malade alcoolique avec sa femme, ses enfants et ses amis. Il a même inspiré une pièce de théâtre jouée "pour la première fois le 21 juin 1976", se souvient Marc Kichenapanaïdou "au Collège d’Enseignement Technique (CET) à Saint-Louis". Cette œuvre majeure reçoit, le 20 juillet 1980, le Prix littéraire Leconte de Lisle des mains du Docteur Pierre Lagourgue, Député et Président du Conseil général de cette époque.

L’alcoolisme

Récemment, Marc Kichenapanaïdou rencontre Ibrahim Dindar, Conseiller général et Adjoint au maire de Saint-Denis. L’élu lui suggère de remettre en scène “L’ivrogne”. Aussitôt dit aussitôt fait ! Il sort des tiroirs les manuscrits poussiéreux. Il convainc le Conseil général, la Direction Régionale des Affaires Sanitaires et Sociales (DRASS), la Mairie et le Collège de Trois-Bassins de l’épauler dans ce projet. Des élèves de cet établissement scolaire sont retenus pour jouer les premiers rôles. Ils ont très peu de temps pour relever ce challenge. Mais ils le réalisent. Jeudi matin, ils ont joué “L’ivrogne” avec succès à l’Espace culturel Georges Brassens à Trois-Bassins devant 200 spectateurs, pour la plupart des scolaires.

Tous les milieux sociaux touchés

Dans la salle, les silences ont succédé aux rires et vice-versa. En effet, avec “L’ivrogne”, on aborde un fait de société terrible : l’alcoolisme. Il touche tous les milieux sociaux sans exception. Ce n’est pas parce qu’on boit des verres à n’en plus finir, installé à une grande terrasse, qu’on n’est pas alcoolique. Détrompez-vous ! On voit au fil des actes les relations se détériorer entre les individus. Un rien met en boule le père de famille. Il veut qu’on lui obéisse au doigt et à l’œil. Il frappe aussi bien sa femme que ses enfants. Il tient des propos peu élogieux à l’égard de ses amis. Il vit totalement dans le déni car il ne peut accepter la réalité.

Dans “L’ivrogne”, une scène laisse de marbre : le père est en pleine crise. Malgré tout, la famille fait appel à une infirmière. Bien que le malade alcoolique ait commis le pire, on ne peut s’empêcher de lui venir en aide.
En réalisant “L’ivrogne”, Marc Kichenapanaïdou tenait à dénoncer les méfaits du rhum. Un geste courageux face à la puissance des grands industriels de la canne.

 Jean-Fabrice Nativel


L’omniprésence de l’alcool dans la vie

Vous l’avez très certainement observé, l’alcool sous toutes ses formes est trop présent dans la société. Peu après sa naissance, l’enfant est baptisé et les convives se retrouvent autour de repas bien arrosé. L’enfant grandit et puis il y a la première communion et la confirmation. Là aussi, l’alcool coule à flot. Puis arrive l’adolescence où un copain - qui se croit malin - dit : "si tu ne bois pas, tu n’es pas un homme". À l’âge adulte, certains continuent de boire, d’autres non.
Mais de nombreuses années se sont écoulées dans la boisson.
L’alcool s’est installé confortablement dans le quotidien. Jusqu’au dernier soupir, cette substance y sera présente. La veillée mortuaire en est une parfaite illustration.


Le stade normal d’ébriété, d’ivresse, de coma et la mort

"Aux concentrations inférieures à 0,60 gramme d’alcool pur par litre de sang, il ne se passe rien : l’individu se conduit exactement comme s’il n’avait pas bu. Entre 0,60 et 1 gramme par litre apparaissent quelques modifications du comportement : le buveur devient moins précis, ses réflexes sont plus lents, son jugement est moins bon et peut être déformé dans le sens de l’optimisme, et l’inhibition diminuante, il passera à l’action plus facilement ; mais il est par ailleurs normal. Entre 1 et 1,50 gramme d’alcool pur par litre de sang, le sujet devient gai, euphorique, parfois un peu excité ; il parle, il fait des gestes. C’est l’ébriété. Entre 1,50 gramme et 3 grammes d’alcool par litre de sang, c’est l’ivresse, légère ou intense, que chacun connaît. C’est une confusion mentale (...), le jugement est troublé, la mémoire enregistre mal (...), le cervelet fonctionne mal, l’équilibre est mal maintenu, le sujet “dérive”. Au-delà de 3 grammes par litre, les cellules nerveuses sont incapables de fonctionner, et c’est le stade de coma ; le buveur est “ivre mort”. Et si par hasard son intestin continue à absorber de l’alcool, ce sera la mort tout court, pour un taux de 6 grammes d’alcool pur par litre de sang", constate le Docteur Jay dans le livre “L’alcoolisme à La Réunion” pour le Comité Départemental de Lutte contre l’Alcoolisme de La Réunion. Un constat brossé il y a une trentaine d’années de cela.


“Enfant” d’Alain Lorraine

Lors de cette représentation de “L’ivrogne”, des collégiens de Trois-Bassins ont lu des vers du poète Alain Lorraine. Dans le livre “Tienbo le rein et Beaux visages cafrines sous la lampe”, le poème “Enfant” est émouvant : "Il a dit au Chinois : “patron, donne-moi à boire, un quart de rhum suffira”, sa chemise bleue pendait sur le comptoir, il a bu son rhum blanc (...). Il a chuté sur le trottoir, un chien errant est passé, le chien a pissé sur les murs jaunis de la gare, mon père s’est relevé, une tache de sang sur le visage, des gens sur le bord du chemin se sont mis à rire de lui (...)".


Un verre ou une gorgée suffit amplement pour replonger

Pour l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), "la dépendance est un état psychologique qui peut-être également physique, résultant de l’action du produit et engageant toujours fortement l’usager à prendre le produit, de façon continue ou périodique, pour retrouver ses effets ou éviter les malaises". La dépendance une fois acquise l’est pour la vie entière. La personne peut certes se passer de l’alcool. Elle ne présente plus de tremblement, ni malaise en rapport avec le manque. Mais il suffit qu’elle consomme une fois une petite quantité d’alcool pour que le désir ou la pulsion à boire revienne en force et submerge ses défenses. Il suffit d’un verre ou d’une gorgée pour faire replonger l’alcoolique chronique. Un sujet qui a été dépendant ne pourra jamais reboire modérément. Il ne pourra maîtriser sa consommation que s’il ne boit rien.

J.-F. N.


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