Unissons nous contre la destruction du patrimoine culturel réunionnais

7 mars 2007

Vendredi 24 février 2007, la Chapelle Dambierre (d’Harambure), bâtiment du patrimoine réunionnais et du patrimoine national d’une valeur inestimable, a été détruite sur la propriété de M. Xavier Barau.
La destruction de la chapelle Dambierre est un crime contre la mémoire, contre notre mémoire commune de Réunionnais. Des documents attestent que cette chapelle fut construite par des engagés venus du Sud du continent indien en 1870, elle est de nouveau signalée dans des documents de 1905.
C’est dire son importance car elle témoignait de la vie de nos ancêtres, femmes et hommes, qui, sur cette terre, ont voulu perpétuer rites et cultes de leur pays d’origine, mais en y apportant une touche “réunionnaise”.
En 2002, l’association “Marliemen Koïl de Dambierre” avait alerté les services de l’État car le propriétaire menaçait de la détruire au prétexte que la chapelle se trouvait sur sa propriété et donc qu’il avait tout pouvoir d’agir. Ils ont été alertés de nouveau le 22 janvier 2007, à l’initiative de M. Ramy Sepou, qu’une menace de destruction pesait sur cette chapelle, leur demandant d’imposer un droit de préemption. Le DRAC lui répondait par courrier qu’une commission devait se réunir le 16 février pour statuer sur le classement de la chapelle... La Préfecture avait accordé à Mr Ramy Sepou André et ses amis, une entrevue pour le 2 mars. Force est de constater que le propriétaire du terrain ne s’est pas senti dans l’obligation d’attendre une décision de l’État. Trop de personnes à La Réunion ont un sentiment d’impunité car trop rarement l’État joue son rôle sur la question du patrimoine des pauvres et des opprimés. Ce propriétaire a-t-il même été prévenu par les services de l’État qu’une délibération était en cours et qu’il ne pouvait détruire la chapelle comme il l’avait déclaré publiquement ? C’est à l’État que revient de protéger le patrimoine national. La protection du patrimoine national est un droit légué par la Révolution française. Pourquoi la
Chapelle Dampierre n’a-t-elle pas fait l’objet d’une saisie immédiate ?
On nous renvoie au droit de la propriété privée. A cela, nous voulons opposer plusieurs arguments :

- Le droit de propriété privée a une histoire et cette histoire a un sens : ainsi, à La Réunion, le droit de propriété privée s’est exercé sur des êtres humains. Il a été aboli ce qui démontre que le droit de propriété n’est pas inaliénable. Le rapport au droit de propriété doit donc tenir compte de cette histoire ;

- Esclaves et engagés ont vécu sur des propriétés privées et cela par la force des choses, les esclaves parce qu’ils appartenaient au propriétaire, les engagés parce qu’ils devaient résider sur la propriété de celui qui les avait “engagés”. Il est donc naturel que de nombreux bâtiments du patrimoine se trouvent sur des propriétés privées et que le droit au patrimoine doive tenir compte de cet élément, sinon tout pourrait être détruit ;

- On constate que l’État ou les collectivités prennent le droit d’intervenir sur ce droit à la propriété privée. Ainsi, toutes les maisons des “grands blancs” de la rue de Paris ont été achetées, classées, rénovées au nom de la sauvegarde du patrimoine architectural et culturel ; ainsi, la propriété Villèle a été achetée, classée et transformée en musée ; des églises ont été classées au patrimoine national bien que ce soit des lieux de culte. Doit-on conclure que certains bâtiments et lieux de culte sont plus éligibles au patrimoine que d’autres ?
L’argument de propriété privée n’est donc pas utilisable pour la Chapelle
Dambierre si l’on tient compte de cette réalité.

De plus, c’est un patrimoine national. Nous dire que cette chapelle a été négligée, qu’elle ne concerne qu’une communauté, que rien ne s’y passait est absurde. On ne classe pas seulement les églises fréquentées ou les maisons habitées ! L’histoire de l’engagisme et de la diversité religieuse appartient à tous les Réunionnais et est constitutive de l’histoire nationale. Il faut arrêter de renvoyer le patrimoine à des groupes ou des communautés. Nous refusons ce communautarisme. La Chapelle Dampierre fait partie du patrimoine réunionnais et national au même titre que Villèle ou le château de Chenonceau. Il était du devoir et de la responsabilité de l’Etat d’intervenir. Il lui incombe, par la loi, de protéger le patrimoine national.
Le 4 novembre 2006, l’État signait avec la Région, le Département et l’Association des Maires la “Charte pour la sauvegarde et la valorisation du patrimoine culturel réunionnais” dans laquelle « Les signataires de la convention s’engagent à défendre la diversité culturelle dans ses relations avec la citoyenneté et la démocratie et se prononcent fermement contre l’atteinte à la diversité des cultures et à leur dynamique qui doivent échapper à la logique marchande libérale. » Ils se disaient « Conscients de l’urgence à agir dans le contexte d’une histoire où se succèdent l’esclavage, l’engagisme, le colonialisme, la départementalisation, les mutations accélérées et les pressions multiples du monde contemporain, et où des retards structurels, des constructions en urgence ont eu pour conséquence la destruction de bâtiments, de traces mémorielles, d’archives. » Force nous est de constater que les services de l’État, qui étaient alertés, n’ont pas suivi l’esprit de la Charte.
Nous appelons tous les Réunionnais à protester contre ce scandale, ce crime contre la mémoire et l’histoire. Chaque jour, nous voyons disparaître des pans entiers de notre patrimoine parce qu’il est jugé sans valeur. Que voulons-nous laisser à nos enfants ? Jusqu’à quand accepterons-nous d’être traités ainsi ? Mobilisons-nous pour que plus jamais un tel crime puisse être perpétré en toute impunité !
Nous appelons tous les Réunionnais à nous rejoindre dans cette opération d’urgence de sauvegarde du patrimoine réunionnais.

Nous, soussignés, remettons cette motion au Préfet de La Réunion le mardi
27 février 2007.

Ramy Sepou André.
Association Marliemen Koïl de Dambierre
Association culturelle Réunion-Inde.
Association Tikouti.
Chaire UNESCO « Interculturalité »
Laurent Hoareau, administrateur du CHAM. (Chantiers Histoire et Architecture Médiévales)
Comité de sauvegarde du patrimoine réunionnais
Fédération des temples hindous et des groupements religieux tamouls de La
Réunion
Tamij Sangam
Axel Gauvin
Carpanin Marimoutou
Françoise Vergès
Sudel Fuma.
Jean Regis Ramssamy
Jean Luc Nalla
Laurent Hoareau (Chantier Histoire et Architecture Médiavale)
Lynda Saravanin
Yvette Ducheman
Franswa Baptisto
Mr et Mme Gaschard
Laurent Govindin
Jean-Jacques Amany
Mr et Mme Govindin Gilberte
Teddy Gangama
Lantant ZAMALAK (Zartis Militan an Lang Kréol).

Pour tous ceux qui veulent soutenir cette action, mais ne peuvent se rendre
à la Préfecture, envoyer votre message de soutien à :
[email protected]


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Messages

  • Bonjour.
    Permettez-moi l’hospitalité de vos colonnes afin de m’adresser aux signataires du texte
    concernant la destruction du monument décrit dans l’article de ce jour.
    Avec mes remerciements anticipés,
    Khal Torabully


    Madame, Monsieur,
    Vous appelez les Réunionnais à protester contre la destruction d’un
    monument pouvant servir de liant entre les parcours et histoires des
    réunionnais de diverses origines. Permettez-moi de signaler que cela
    dépasse le cadre strict de votre île qui a vu se recontrer les humanités
    que vous signalez, humanités qui de nos jours, se connectent dans leur désir d’histoire, et ce, par-delà les frontières.
    Tout d’abord, je tiens à souligner le fait que j’approuve votre approche qui consiste à considérer l’histoire hors des cloisonnements ethniques ou idéologiques et comme référents d’un récit à partager, en écho à la praxis de Paul Ricoeur, comme je l’avais exposé dans mon article paru dans Africultures (N° 67, publié le 15/06/2006), plaidant pour un dialogue entre les mémoires de l’engagisme et de l’esclavage.
    Cette exigence n’est pas étrangère à celle d’un travail de mémoire, que je préfère de loin
    à un "devoir de mémoire", car il répond à un impératif de dignité
    doublé d’un part-pris d’utiliser les rémanences historiques comme des
    outils de construction par-delà les clivages ou blocages stériles.
    Cela ne signifie nullement un gommage de faits spécifiques, comme dans
    le cas précis que vous portez à l’attention des lecteurs de
    Témoignages. Il s’agit, comme vous le faites de bon aloi, d’opérer une
    mise en relation entre des mémoires que l’historiographie a souvent
    séparées, voire, opposées. Cela ne signifie pas, non plus, que chacune
    ou chacun ne doive assumer ses responsabilités, au vu des faits et des
    informations démontrant des situations criminelles ou abusives, afin d’avancer en posant des leçons et des actes concrets, débarrasés de lectures exclusives, coupables.
    Je tiens à signaler que cette perspective transcommunautariste a
    alimenté le cahier des charges de l’Unesco en amont de son classement de l’Aapravasi Ghat à Maurice en 2006, car ce lieu a accueilli le coolie africain et l’engagé d’Asie, et il était essentiel, dans l’esprit de la coolitude, de favoriser ce travail de mise en relations dans un lieu ouvert à la diversité des faits historiques. J’ai abondé dans cette démarche car Maurice a aussi besoin de "marqueurs historiques" d’un nouveau genre, qui ne se contentent pas de signaler, par des traces empilées les unes sur les autres, ou les unes à côté des autres, des récits multiples, souvent coupés les uns des autres. Comme La Réunion, la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane, Fiji, l’Afrique du Sud... l’heure des "chocs des identités" impose de les relier pour mieux saisir un paysage humain fait de la diversité intrinsèque des parcours.
    Aussi, je regrette comme vous l’ablation de ce lieu de mémoires.

    A l’heure où les pays revendiquent un passé, au devant des accélérations des histoires mises en présence, et parfois, en concurrence, le cas que vous soulevez mérite que l’on s’y arrête, car il est impensable de rendre à la poussière les traces des récits à conjoindre pour un meilleur vivre ensemble.

    Avec vous,

    Khal Torabully
    Le 7/03/O6


Témoignages - 82e année


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