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5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
Après le 10 Mai, jour de commémoration de l’esclavage
12 mai 2006

En France, le journal “l’Humanité” a consacré de nombreux articles à la célébration du 10 Mai, journée consacrée dans toute la métropole à commémorer l’esclavage comme crime contre l’humanité. On lira ci-après un de ces articles qui permet de mesurer l’importance de cet événement sur l’évolution de la société française. Pour son auteur, Rosa Moussaoui, ’l’occultation par la France des zones d’ombre de son histoire a encouragé l’émergence de “concurrences mémorielles”’.
Longtemps, il a manqué des pages à l’histoire de France. Nombreuses sont celles qui manquent encore. 320 ans après la promulgation du Code noir, la France décidait de consacrer une journée à la commémoration de la traite, de l’esclavage et de ses abolitions. Ce geste politique et symbolique, vécu comme un acte de reconnaissance par les héritiers de cette histoire de l’esclavage, par les Français noirs, répond en même temps à une impérieuse nécessité : celle de faire émerger une mémoire nationale commune, partagée, faisant sienne des mémoires jusque-là tenues dans l’ombre, à la périphérie, et prises en charge, de ce fait, par des groupes minoritaires.
Esclavage, colonisation, persécution des juifs, face au "passé qui ne passe pas", la France a plus d’une fois préféré le déni et l’amnésie au regard lucide sur les pages sombres de son histoire. C’est seulement en 1995 que l’État français, par la voix de Jacques Chirac, a reconnu sa responsabilité dans la participation au génocide des juifs par le régime nazi.
Sur un tout autre plan, le vote de la loi du 23 février 2005 a mis en lumière l’ampleur du déni qui frappe le passé colonial de la France, mais aussi l’enracinement de la mentalité colonialiste dans une frange de la société française, ultraminoritaire mais très organisée et disposant de solides relais politiques.
Un terreau de déni
C’est sur ce terreau de déni, d’oubli officiel, mais aussi de relégation de pans entiers de la population française cible de discriminations, qu’a pu se développer, ces dernières années, le phénomène préoccupant de "concurrence mémorielle".
"L’histoire objective ou subjective dominante a toujours fait silence sur une histoire de l’esclavage et, plus largement, une histoire coloniale qui revient en force actuellement pour interroger et secouer l’universalisme républicain, car de nombreux acteurs de la société française en sont porteurs, analyse Myriam Cottias, historienne du fait colonial au CNRS.
L’enjeu n’est pas des moindres. En effet, continuer à faire une histoire nationale proposant une identité nationale sans que ce pan d’histoire sur l’esclavage n’y participe, ne peut (...) que produire des discours ineptes et idéologiques de tout bord, soit un rejet total du projet national, soit encore, le développement d’identités fragmentées construites à partir de leur propre lieu et utilisant l’esclavage comme ressort politique".
Un pas décisif
Cette commémoration de l’esclavage, de la traite et de l’abolition constitue donc un pas décisif pour faire reculer ce phénomène de concurrence mémorielle qui s’est traduit, entre autres, par la banalisation d’un discours imputant à la mémoire de l’Holocauste “l’étouffement” d’autres mémoires.
"Notre histoire nationale est orpheline des histoires de plusieurs composantes de la société française, constate l’historienne Esther Benbassa. Toutes les mémoires blessées et meurtries doivent êtres connues, là n’est pas le problème. Le problème surgit lorsque ces mémoires, fautes d’être reconnues, deviennent tyranniques et entrent en concurrence".
Une évolution rendue possible, selon elle, par un phénomène de "victimité" qui traverse toute la société mondiale et se fonde sur l’idée selon laquelle la qualité de "victime" ouvre l’accès à des droits. Cette promotion du statut de victime est à la source d’interminables et sordides polémiques sur la hiérarchie des souffrances et des mémoires, alimentant, pour reprendre les termes de l’anthropologue Jean-Michel Chaumont, "le cercle vicieux des récriminations réciproques" (1) .
Un enjeu fondamental
Le dialogue entre ces mémoires meurtries, la capacité de la France à poser un regard nouveau sur les zones d’ombre de son histoire, est donc aujourd’hui un enjeu fondamental pour l’émergence d’une mémoire et d’une identité collective dans laquelle tous les Français, quelles que soient leur origine et l’histoire dont ils sont issus, puissent se reconnaître pleinement.
À l’heure où les "politiques de la mémoire" tendent à substituer la compassion aux projets politiques, une telle évolution n’aurait évidemment de sens que dans la mesure où l’égalité des droits entre tous les citoyens Français deviendrait effective. "Cela commence par l’école, estime Esther Benbassa, car l’école est le lieu où se forment les mémoires, les individualités et la future collectivité".
Frappante intuition
Autre enjeu fondamental : la transmission d’une mémoire des combats pour l’émancipation, qui permettrait de dépasser la caricature parfois véhiculée d’une France uniformément esclavagiste, uniformément colonisatrice, propre à alimenter rancœurs, ressentiments et divisions.
"Seront désaliénés Nègres et Blancs qui auront refusé de se laisser enfermer dans la tour substantialisée du passé... Je suis un homme et c’est tout le passé du monde que j’ai à reprendre", écrivait Frantz Fanon en 1952 (2). Frappante intuition que celle de cette grande figure du combat pour la libération humaine.
(1) Voir Jean-Michel Chaumont, “Du culte des héros à la concurrence des victimes”, in Criminologie, vol. 33, nº1.
(2) Frantz Fanon, “Peau noire, masques blancs”, Seuil, 1952.
La France reconnaît avoir profité de la traite des esclaves
Le président sénégalais Aboulaye Wade et la ministre française de la Coopération, Brigitte Girardin, ont participé à une cérémonie de commémoration, mercredi, dans ce haut-lieu symbolique de la traite négrière qu’est l’île de Gorée au Sénégal.
"Cette journée n’a aucunement pour but de donner une mauvaise conscience à n’importe quel pays que ce soit". Le président du Sénégal, Abdoulaye Wade, sait recevoir.
À l’occasion de la première Journée de commémoration de l’abolition de l’esclavage, il a déposé une gerbe de fleurs à Gorée, l’île située au large de Dakar où étaient concentrés les esclaves africains en partance pour l’Amérique. À ses côtés, la ministre française de la Coopération, Brigitte Girardin.
"Avec courage et lucidité"
"Oui, la France a bel et bien profité, à l’instar d’autres pays européens, du commerce d’êtres humains, a reconnu la ministre, tout de blanc vêtue. Des hommes, des femmes, des enfants qui avaient été arrachés à leur terre d’Afrique pour être jetés à travers les océans sur des terres d’exil et de souffrance. En cela, l’esclavage est bien cette barbarie civilisée, pour reprendre l’expression d’Aimé Césaire".
Pendant 3 siècles, Gorée a été une plaque-tournante du trafic de milliers d’esclaves vers l’Europe et les Amériques.
"Il nous faut donc nous pencher collectivement, avec courage et lucidité, sur cette part du passé : oui, la France a bel et bien profité, à l’instar d’autres pays européens, du commerce d’êtres humains", a déclaré Brigitte Girardin, ministre déléguée à la Coopération, au développement et à la francophonie.
"Faire acte de responsabilité"
"Aujourd’hui comme hier, la grandeur d’une nation réside dans sa capacité à assumer pleinement les heures les plus sombres de son histoire", a poursuivi Brigitte Girardin, sur l’esplanade des droits de l’Homme sur l’île de Gorée, face à l’océan Atlantique.
"Pour la France, il ne s’agit pas de se complaire dans la culpabilité, comme on l’entend ici ou là, il ne s’agit pas non plus de faire de l’histoire de la traite et de l’esclavage la seule histoire qui nous détermine, il s’agit de mieux maîtriser notre présent par une meilleure connaissance de notre passé. Il s’agit donc avant tout de comprendre et de faire acte de responsabilité".
Le président sénégalais Abdoulaye Wade, qui accompagnait Brigitte Girardin sur l’île, située à 20 minutes de bateau de Dakar, a estimé que le devoir de mémoire est important, mais il a rejeté toute idée de "réparation" pour faits d’esclavage.
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