Colloque sur la laïcité réunionnaise

Visage Réunionnais de la laïcité : Prémices d’une évolution mondiale ?

30 septembre 2006

Radjah Veloupoulé, Président de la Commission de l’épanouissement humain du Conseil régional, a participé au Colloque sur la laïcité réunionnaise qui s’est tenu au Sénat le 28 septembre dernier. En exclusivité pour Témoignages, il nous a fait parvenir sa contribution.

Dans les années cinquante, Lester Pearson annonçait que l’humanité allait entrer dans un "âge où les différentes civilisations devront apprendre à vivre côte à côte en entretenant des relations pacifiques, en apprenant à se connaître, en étudiant mutuellement leur histoire, leur idéal, leur art et leur culture ; en s’enrichissant réciproquement. Sinon, dans ce petit monde surpeuplé, on tendra vers l’incompréhension, la tension, le choc et la catastrophe".

L’île de La Réunion, dont l’histoire ne dépasse pas les 400 ans, a déjà expérimenté cette situation. Non pas qu’elle ait choisi de le faire, mais fut sommée, par les contingences d’une mondialisation dont elle fut dépositaire, d’entretenir ces relations pacifiques entre plusieurs civilisations. En effet, bien avant la mondialisation financière et technique dont on parle aujourd’hui, elle a connu une autre mondialisation, mais celle des corps et des consciences.

L’esclavagisme, l’engagisme, par le biais des déportations, ont réalisé un village global de 2.500 km2 où déjà le rendement avait pris la place sur l’humain. Cela aurait pu se limiter à cette spoliation, cela aurait pu provoquer une catastrophe humaine où le meurtre et la domination auraient étendu leur empire, cela aurait pu créer un néant dont personne aujourd’hui n’aurait voulu se souvenir. Des hommes et des femmes en ont décidé autrement. Trois éléments me semblent fondamentaux pour montrer que cette décision qui génère aujourd’hui le visage original de la laïcité à La Réunion peut encore orienter certaines problématiques contemporaines :

Tolérance et équilibre social

o Premièrement, l’affirmation et la valorisation identitaire n’amènent pas nécessairement au repli communautaire et au rejet de l’autre. Bien au contraire, celui qui s’estime lui-même possède ce regard qui l’amène à considérer l’autre dans toutes ses différences et sans aucune méfiance qui le placerait dans une situation de danger. Les trois religions monothéistes existent à La Réunion, ainsi que des pratiques panthéiste, animiste et hénothéiste, comme je qualifie l’hindouisme, selon la définition du Swami Vivekananda. Toutes ces confessions se côtoient et trouvent la validité de leur existence dans la tolérance que l’une entretient envers les autres. Cette répartition des pratiques assure un équilibre social, et ce depuis les origines du peuplement.

Le principe de laïcité est ainsi unanimement accepté, puisqu’il n’existe aucune interférence ou contradiction entre l’exercice de la loi républicaine et la libre adhésion à telle ou telle confession. Notons au passage que l’ostensibilité d’un signe religieux ne revêt aucune déviation pour un Réunionnais, car ces éléments sont inclus dans son paysage culturel depuis sa naissance.

o Le deuxième point concerne l’ethnicisation, souvent citée comme corollaire à la communautarisation. Penser les rapports du “même” et du “différent” nécessite un examen critique des conséquences de l’universalisme français, qui, à proximité du Contrat Social rousseauiste, a fait perdurer l’idée d’une classification des races d’un certain Gobineau. Une claire vision du phénomène de racialisation de l’histoire des relations humaines est à enseigner pour que ne s’instaure un déplacement de stigmatisation, de même qu’une course effrénée vers la culpabilisation et la réparation. Que s’est-il passé à La Réunion ? Aucun groupe n’est resté clos sur lui-même, car chacun a été amené à se solidariser, à s’expatrier hors de ses limites géographiques imposées, à devenir étranger à lui-même sur une terre étrangère qui, du même coup, devient sienne.

Le créole, langue du métissage

La communauté de destin est à ce prix, et je ne saurais écarter le fait linguistique qui, à lui seul, expulse hors du particularisme et met d’emblée en situation de partage codifié d’un univers traversé de signes venus d’horizons épars. La langue n’est-elle pas l’expression plénière du métissage ? Langue créole commune donc, comme barrière irréfragable, contre tous les cloisonnements. Et faut-il rappeler qu’il existe des langues insulaires de la France non reconnues, qui donnent pourtant ses lettres de noblesse à la langue française et à la francophonie...

o Le troisième point, m’en tenant à l’intitulé de la communication, m’amène à considérer La Réunion comme un possible au-delà éthique de la France et de l’Europe. Un au-delà d’une société multiculturelle où les rapports de force surgissent toujours car produits par la cristallisation de conflits latents. À ce niveau, seul un projet politique, mettant en jeu la nécessité d’assumer la question de l’altérité, ce double “je” (jeu), cet autre que je regarde et qui me construit, ce projet crée les conditions de revendication culturelle et le fonctionnement du corps social qui ose ainsi affronter la contradiction, le doute, la remise en question. De là, le surgissement d’une intercompréhension pour une communication interculturelle où le principe laïc s’impose comme une garantie de l’égalité de tous en même temps que l’expression des diversités dans toute leur latitude.

Car, ne nous y trompons pas, ce n’est pas le volume et la vitesse de circulation des images et de l’information de toute nature qui vont abolir les distances. Tout au moins pourront-elles abolir les distances physiques, mais seuls les droits et les devoirs réciproques, ainsi qu’un idéal institué comme horizon politique mis en commun, peuvent abolir les distances humaines. Ici aussi, La Réunion, par ses multiples actions culturelles et économiques, s’inscrit comme acteur privilégié dans l’espace indocéanique, qui voit s’instaurer les bases d’un dialogue et/ou d’un affrontement concentrant à l’intérieur des nations qui le composent toutes les grandes religions du monde.

Faire que ce lieu puisse devenir un “rendez-vous du donner et du recevoir”, selon le mot d’Aimé Césaire, tel est le défi à relever à la fois concernant l’extérieur de nos frontières, mais simultanément, image renvoyée d’un miroir dans lequel on se regarde dans les limites de notre géographie mentale.

Permettez-moi de conclure sur cette phrase de Saint Exupéry : "Unifier, c’est nouer mieux les diversités particulières, non les effacer pour un ordre vain".


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