HOMMAGE

’Voici le combat auquel nous aurait conviés le Mahatma’

Réussite des manifestations pour célébrer le 137ème anniversaire de la naissance de Gandhi

9 octobre 2006

Les manifestations organisées durant ce week-end dans l’Ouest et le Sud de l’île à l’occasion du 137ème anniversaire de la naissance du Mahatma Gandhi ont atteint leurs buts. La qualité des conférences-débats, échanges, rencontres diverses et prestations artistiques ont assuré ce succès.
Celui-ci est dû notamment aux deux hôtes sud-africains prestigieux des organisateurs : Ela Gandhi, militante anti-apartheid, ancienne parlementaire de l’ANC et petite-fille de Gandhi, et Ravi Govender, artiste et militant culturel. Avec des conférenciers réunionnais, ils ont fait connaître un peu mieux la philosophie de ce grand combattant de l’humanité.
À noter également la qualité de l’organisation de ces différentes actions. Rappelons qu’elles ont été organisées par trois associations réunionnaises : le Comité pour la Coopération, Obli pa not tradition tamoul de Villèle et Maha Badra Karly de Saint-Pierre. Elles se terminent aujourd’hui dans la capitale du Sud. (voir encadré)
Dans une prochaine édition, nous reviendrons en détail sur les deux conférences qui se déroulées samedi et dimanche à Villèle. Elles ont permis de mieux appréhender l’actualité du combat de Gandhi, à travers des approches très variées. Aujourd’hui, nous voudrions, grâce à Eugène Rousse, rappeler les grandes lignes de ce que sont la vie et l’œuvre du Mahatma. Les intertitres sont de “Témoignages”.

La célébration du 137ème anniversaire de la naissance de Mohandas Gandhi, à laquelle j’ai l’honneur et le plaisir de participer, me fournit l’occasion de rappeler qu’au soir de son assassinat le 30 janvier 1948, le Premier ministre de l’Union indienne, le pandit Nehru, déclara dans une allocution radiodiffusée : "La lumière de nos vies s’est éteinte, le père de la Nation n’est plus".
Le chef du gouvernement de l’Inde exprimait ainsi le sentiment de la totalité des Indiens, dont plus de 2 millions assistèrent aux funérailles de celui qui avait choisi de se battre pour le respect des libertés et de la dignité de tous les humains en utilisant l’arme de la non violence.

"Il a renoncé à tous ses biens"

Je crois également utile de souligner l’immense prestige dont jouissait Gandhi tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de son pays. Et pour étayer mon affirmation, je me contenterai de citer 3 lauréats de prix Nobel mondialement connus.
Le poète indien Tagore, prix Nobel de littérature en 1913, affirme que Gandhi mérite bien le surnom de Mahatma (mot signifiant “grande âme”), un titre accordé en Inde à ceux qui rendent à leur pays des services exceptionnels.
L’écrivain français Romain Rolland, prix Nobel de littérature en 1915, considère Gandhi comme un "héros" et ajoute : "c’est un avocat qui a renoncé à tous ses biens pour se vouer tout entier au salut de son peuple".
Quant au physicien américain Albert Einstein, prix Nobel de physique en 1921, il affirme : "les prochaines générations auront du mal à croire qu’un tel homme ait pu exister".

"Un rebelle rêvant d’une société d’égaux"

Il me paraît bon d’ajouter que, quelques jours avant sa mort, Gandhi s’est défini comme "un rebelle rêvant d’une société d’égaux".
Je pense que les Réunionnais ne doivent jamais oublier que Gandhi a été un résistant au sens plein du terme.
Il a résisté comme beaucoup de ses compatriotes au régime colonial imposé à son pays par l’Angleterre de 1764 à 1947. Et cela, au prix du sang : 320.000 Indiens furent exécutés au cours de la seule année 1858.
Il a résisté au régime raciste d’Afrique du Sud, où il a exercé sa profession d’avocat de 1893 à 1914 à la demande de ses frères immigrés indiens recrutés majoritairement par les Blancs en qualité d’esclaves. Dans cette grande colonie anglaise du continent noir, il s’est employé à prêcher la "désobéissance civile". Seule façon, selon lui, de faire entendre la protestation de ceux que le colonisateur entendait réduire au silence.

Des combats contre le colonialisme...

De retour dans son pays, Gandhi publie le “Manifeste de l’Inde libre”. Il y expose les moyens à mettre en œuvre en vue d’obtenir l’autonomie du sous-continent indien et de ruiner l’Angleterre. Il préconise notamment :

- le refus d’acheter toute marchandise fabriquée en Angleterre à partir de produits provenant de l’Inde. Au cours de la campagne de boycott qu’il anime personnellement dans tout le pays, il est amené le 31 juillet 1920 à demander à la population de Bombay de brûler publiquement les vêtements confectionnés en Angleterre avec du coton indien.

- le refus de payer l’impôt.

- le refus de fréquenter les écoles et les universités anglaises.

- la substitution de l’hindoustani à l’anglais comme langue nationale.

- la lutte contre l’illettrisme.

- l’union sacrée des hindous et des musulmans représentant respectivement 82% et 12% de la population indienne.

... avec le soutien d’un parti politique

Toutes ces mesures, dictées par le souci de non-coopération et de non-violence, reçoivent l’approbation unanime du Parti du Congrès, fondé en 1885. Il convient de préciser que ce parti politique regroupe en son sein des personnes appartenant à toutes les communautés religieuses de l’Inde et que sa présidence est confiée à Gandhi d’abord en 1925 puis en 1941.
Pour montrer sa détermination à débarrasser l’Inde de la tutelle anglaise, le Parti du Congrès décide unilatéralement que l’indépendance de l’Inde sera proclamée le 31 décembre 1929 et célébrée le 26 janvier 1930. Cette célébration se fera avec calme et ferveur dans tout le pays, qui exprime ainsi sa volonté de vivre libre. "Partout, et jusque dans le village le plus éloigné, on fit monter vers le ciel le nouveau drapeau inventé par Gandhi", rapporte l’historienne Marie-Agnès Combesque.

Une répression brutale

Toutes ces initiatives ont irrité les colonialistes anglais, dont les réactions sont brutales : plus de 100.000 Indiens sont emprisonnés en mai 1930, y compris Gandhi et les responsables du Parti du Congrès.
Désormais, la vie du Mahatma sera marquée par de fréquents séjours en prison, des grèves de la faim plus ou moins longues. “Le jeûne à mort”, selon sa propre expression.
Au crépuscule de son existence, deux événements vont terriblement l’affliger :

- la décision de la Ligue musulmane indienne de revendiquer en mars 1940 la création d’un État indépendant de l’Inde ne regroupant que des musulmans : le Pakistan.

- la mort en prison de son épouse le 22 février 1944.

Pour une Inde "une et indivisée"

Gandhi a toujours estimé que "l’Inde doit rester une et indivisée". Aussi, dès sa sortie de prison, début mai 1944, il reprend ses voyages à travers l’Inde afin de faire échouer le plan de partition soutenu par la Ligue musulmane, dès l’annonce du changement de statut de l’Inde.
Ses efforts visant à rapprocher les communautés hindoue et musulmane resteront vains.
Au cours des mois qui précèdent et suivent immédiatement la création de deux États - dont l’un islamique, le Pakistan, et l’autre, l’Union indienne -, de nombreuses régions du sous-continent indien sont à feu et à sang. Le nombre de morts se chiffrant à la fin à au moins à 1 million et celui des réfugiés dépassant probablement 15 millions.
N’ayant pu éviter la partition de son pays, dont il redoutait les conséquences, le 15 août 1947, date de l’indépendance, fut pour Gandhi un jour de douleur, de deuil, de jeûne et de prière. Les sanglants conflits qui opposeront Indiens et Pakistanais au cours de la seconde moitié du 20ème siècle prouvent que les prévisions pessimistes du Mahatma étaient fondées.

Ils ont suivi son exemple

Le grand mérite de Gandhi reste néanmoins d’avoir obtenu l’indépendance de son pays en utilisant comme seule arme la non violence.
C’est en s’inspirant de son exemple que le pasteur noir américain Martin Luther King, assassiné à 39 ans le 4 avril 1968, a joué un rôle décisif dans l’émancipation des Noirs américains.
C’est également Gandhi qui a servi de guide à l’avocat noir sud-africain Nelson Mandela dans sa lutte contre le régime de l’apartheid, qui a causé tant de souffrances à 3.000 km de notre île. Comment ne pas citer ici un bref passage de “La charte de la liberté” rédigée en 1956 par le dirigeant de l’ANC (Congrès national africain) : "Tous ensemble, Africains, Européens, Indiens et Métis, Privilégiés et Sans droits, Heureux et Déshérités, parlons ensemble de la liberté et du bonheur de vivre sur une terre libre".
Après une longue période de répression sanglante, ce message d’amitié a fini par être entendu et l’apartheid supprimé en 1990 en Afrique du Sud.

Encore bien des victimes des inégalités

Mais force est de constater qu’en dépit des sacrifices de ces héros auxquels le monde entier rend aujourd’hui hommage, la violence, les discriminations et l’intolérance font encore en ce début du 21ème siècle d’innombrables victimes sur les 5 continents.
Les massacres qui se commettent quotidiennement au Darfour (province du Soudan), au Moyen-Orient ou ailleurs ne doivent pas nous faire oublier que les discriminations dont sont victimes beaucoup de nos concitoyens, les violations quasi-permanentes de leurs droits élémentaires ne peuvent que créer chez nous un climat propice aux explosions sociales que Gandhi s’est employé à prévenir pendant toute sa vie.

Discriminations religieuses

S’agissant des religions, comment ne pas faire observer - au moment où nous commémorons le centenaire de la loi de séparation des Églises et de l’État - qu’elles sont inégalement traitées par les pouvoirs publics ? (...)
Si, à La Réunion, les disparités de traitement de religions sont depuis peu moins choquantes qu’en France métropolitaine, il n’en demeure pas moins qu’elles existent et doivent être combattues.
Et il est heureux que le Groupe de dialogue inter-religieux s’emploie, sinon à les faire disparaître, du moins à les atténuer. Mais on peut raisonnablement se poser la question de savoir s’il en a réellement les moyens.

Une vision globale de la laïcité

Comment ne pas souligner, par ailleurs, que la laïcité à laquelle Gandhi a marqué son attachement ne peut se réduire aux seules relations Églises-État ?
Le combat laïque est en effet un combat pour l’égalité des droits de tous les citoyens. Et il n’y a aucune exagération à affirmer que pour bâtir la société fraternelle dont rêvait Gandhi et pour l’avènement de laquelle il a fait le sacrifice de sa vie, presque tout reste à faire à La Réunion, malgré les progrès enregistrés depuis le vote de la loi du 19 mars 1946 érigeant l’île en département français.

Si nous voulons être fidèles à Gandhi...

Qui peut contester que La Réunion ne s’est pas totalement débarrassée des séquelles de l’esclavage et de l’engagisme et que la tendance de notre société à se communautariser est toujours perceptible ?
Qui peut oser nier que la poursuite d’une politique qui ne profite qu’à une minorité de la population conduit inéluctablement à la fragilisation de la cohésion sociale ?
Qui ne se rend pas compte que l’entreprise de casse des services publics et les attaques massives contre les droits sociaux sont susceptibles de provoquer une explosion qui plongerait notre île dans le chaos ?
Si nous voulons marquer notre fidélité à la mémoire de Gandhi, qui a inlassablement œuvré pour l’éradication de toutes formes de violence et pour l’édification d’une société plus égalitaire, nous devons participer activement aux luttes visant à obtenir que les droits, tous les droits économiques, sociaux, culturels, politiques et civils prévus par notre Constitution soient respectés dans notre île.
C’est à ce combat que nous aurait conviés le Mahatma s’il vivait encore parmi nous.

Eugène Rousse


Le programme d’aujourd’hui


- 15 heures : Exposition de Ravi Govender au Conservatoire national de région (CNR) à Saint-Pierre.

- 17 heures 30 : Conférence-débat avec Ela Gandhi et Ravi Govender au CNR de Saint-Pierre sur “Gandhi’s idea of Satyagraha” et “Gandhi and Martin Luther King the champions of non violence”.


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Témoignages - 82e année


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