Économie réunionnaise : le calme avant la tempête
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Compagnie Acte 3
30 avril 2007

Faire vivre la mémoire de Beaufonds à Saint-Benoît, grâce à une pièce de théâtre, voilà le projet sur lequel travaille la compagnie Acte 3 depuis fin 2005. Baptisé “Vol Somin Kann”, ce projet a la particularité d’associer les artistes et les habitants. Des formations en théâtre, musique, couture sont ainsi organisées chaque semaine. Une première lecture de la pièce a eu lieu, la première représentation est prévue pour novembre, dans un champ de cannes en face de l’usine de Beaufonds.
Le “projet Bofon” est né d’une rencontre, il y a une dizaine d’années, entre une universitaire, Sonia Chane Kune, et une artiste, Lolita Monga. Sonia Chane Kune avait recueilli des témoignages d’habitants autour de la fermeture de l’usine sucrière de Beaufonds. La crainte était que ce recueil ne suffise pas à faire vivre la mémoire de Beaufonds. Une idée a germé, celle de s’inspirer des témoignages pour une création théâtrale et de faire participer les habitants de Saint-Benoît, pour que ces souvenirs trouvent un écho. « Le projet a fait son chemin dans ma tête, raconte Lolita Monga, je n’ai aucune idée de la façon dont on fabrique le sucre, mais les champs de cannes font partie de mon imaginaire et déclenchent en moi tout un foisonnement d’émotions. Enfant, j’avais peur des champs à la tombée de la nuit, on imaginait toutes sortes de bébèt. Le jour, c’était le plaisir de voler un bout de canne et de sentir le jus si doux, et le ballet de cachalots, et la fumée des cheminées, et l’odeur qui imprégnait l’atmosphère, et les charrettes... Je me souviens, les anciens se souviennent, et les jeunes ? Que reste-t-il de cette histoire ? Il m’est donc apparu évident de raconter cette histoire vite avant qu’il ne reste plus que les cendres de l’usine Beaufonds, transmettre aux nouvelles générations, établir le lien entre les générations ».
Depuis 2 ans, la compagnie Acte 3 travaille sur ce projet. « Nous avons organisé, depuis le mois de mai 2006, 5 veillées d’objets pour rapprocher les habitants de ce projet. Chaque personne amenait un objet en lien avec l’usine et s’exprimait sur cet objet. Nous avons abordé l’imaginaire des champs de cannes, les zistoir bébèt, nous avons évoqué des événements du quartier de Beaufonds, des événements même de l’avant-guerre », explique Lionel Pannetier, administrateur de la compagnie Acte 3. Ces rencontres ont permis de compléter les témoignages sur Beaufonds. Une lecture de “Vol Somin Kann” a déjà eu lieu, et la vingtaine de personnes de l’atelier théâtre a commencé à travailler sur le texte tous les jeudis. « Les rôles n’ont pas encore été distribués, il s’agit pour l’instant de s’exercer, de travailler le corps, la voix, de s’imprégner des textes », précise Lionel Pannetier. Les personnes de l’atelier théâtre feront surtout partie du chœur. En parallèle, deux autres ateliers se sont mis en place : la musique, animée par Yohan Caciné, et la couture, encadrée par Thérésa Small. L’objectif est de faire travailler les habitants sur la musique et les coutumes de “Vol Somin Kann”.
Les représentations devraient avoir lieu en novembre dans un champ de cannes en face de l’usine de Beaufonds, pour une capacité d’accueil d’une centaine de personnes. « Cela correspond à l’intimité recherchée », souligne Lionel Pannetier. Cinq comédiens professionnels (Josée Madou, Arnadu Dormeuil, Johan Jonzo, Michaël Fontaine, Jocelyne Lavielle) se joindront à 15 comédiens amateurs. L’histoire, si elle s’inspire des témoignages, laisse une grande part à l’imagination avec des personnes comme Grenouy, « qui court le jour, la nuit », qui « cause avec les âmes de tous ceux qui travaillaient à l’usine », et rat-gros-ventre, « le vié roi békaz ki viv dann la souvnans ».
Edith Poulbassia
Comédien à tout âge
L’usine de Beaufonds a longtemps fait vivre le quartier qui porte le même nom, et au-delà la ville de Saint-Benoît et les habitants de l’Est. Qu’ils soient ouvriers, agriculteurs ou simples habitants, l’usine de Beaufonds est restée gravée dans les mémoires. Les plus jeunes se souviennent au moins de l’odeur de sirop qui embaumait toute la ville. Léoncia Angélina, en revanche, a vécu toute sa vie auprès de cette usine. « Mon mari, raconte-t-elle, était ouvrier à Beaufonds. Nous avons obtenu un logement de fonction puis nous avons fait construire ». Alors, pour Angélina, 81 ans, la participation au projet “Vol Somin Kann” ne pouvait qu’aller de soi. Elle est chaque jeudi présente à l’atelier théâtre animé par deux comédiens de la compagnie Acte 3. Angélina n’en est pas à sa première pièce de théâtre. Elle a joué dans “Mariage Lamaillage“ (elle n’est plus très sûre du nom) au Théâtre les Bambous. « J’étais la vieille tante du marié, Titine, chargée d’organiser le mariage. Il s’agissait d’une union entre une famille pauvre et une famille riche ». Angélina a découvert le plaisir de jouer sur scène, elle s’est découvert une passion pour le théâtre.
Témoignages de Beaufonds
A la fermeture de l’usine en 1995, l’universitaire Sonia Chane Kune est allée à la rencontre des habitants pour recueillir les témoignages. Voici quelques extraits de son ouvrage “La fermeture de Beaufonds, témoignages sur une sucrerie réunionnaise”.
Un planteur : « La terre, bien sûr c’est un travail. C’est comme quand on a une femme à la maison, il faut s’en occuper, il faut lui acheter des robes de temps en temps... la terre, il faut la soigner. J’étais un amoureux de la terre. Je crois que pour l’avoir aimée si jeune, j’ai dû commencer à être agriculteur dès le ventre de ma mère ».
Un ouvrier : « Pendant la guerre, parfois on n’avait pas de travail, lorsqu’on avait une sorte de petit entracte, on dormait dans le sucre comme ça. Et personne n’avait le diabète ! ».
Un ouvrier : « Y a même des gens qui disent qu’avant, même l’usine était en paille ».
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