Culture et identité

Zanzibar, carrefour historique

Mémoire

Témoignages.re / 8 janvier 2004

Alors que demain à Paris se déroulera, à l’initiative du Collectif des fils et filles d’Africains déportés, une célébration de l’abolition de la traite "transatlantique", "Témoignages" donne un coup de projecteur à une exposition qui se tient actuellement au musée de Villèle. Intitulée "Zanzibar, aux sources d’un mythe", elle évoque la traite négrière dans l’océan Indien sous forme de gravures.
Ce 8 janvier a lieu à Paris une célébration de l’abolition de la Traite « transatlantique », à l’initiative d’une ONG africaine, le Collectif des fils et filles d’Africains déportés (COFFAD). Les dates d’abolition étant différentes dans chaque pays, il semble que la date du 8 janvier soit celle du point de départ de la Traite occidentale, symbolisé par l’autorisation que le pape Nicolas V donna le 8 janvier 1454 au roi du Portugal, de pratiquer la traite entre son pays et le continent noir.

La traite négrière, qui a été la manifestation la plus cruelle d’une des premières « mondialisations » de l’économie, a vidé l’Afrique de ses forces vives pendant plusieurs siècles, causant jusqu’à aujourd’hui à ce continent d’important retards de développement dont ses populations souffrent tous les jours, dans de nombreux domaines.
Garder vivante la mémoire de ce phénomène monstrueux de l’Histoire de l’humanité -dont l’existence dans différentes régions du monde a produit une Histoire et une mémoire particulières à cultiver- est un devoir de partage vis-à-vis des plus jeunes.
"Témoignages" propose d’accompagner les commémorations de la « traite transatlantique » en évoquant ici un moment de la traite négrière dans l’océan Indien telle qu’elle apparaît dans la très belle exposition du musée historique de Villèle, "Zanzibar, aux sources d’un mythe". L’universitaire Michel Polényk, commissaire de la partie historique de l’exposition du Musée de Villèle sur Zanzibar [1] a guidé nos pas dans sa collection particulière, actuellement visible au Musée de Villèle. L’exposé qui suit en a gardé l’allure informelle d’une promenade entre les gravures d’une exposition, complétée d’informations puisées aux actes du Colloque tenu dans notre île pour le 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage (1998).

Depuis le début du IXème siècle

Notre région, l’océan Indien, a été fortement marquée par la traite négrière depuis le IXème siècle environ, lorsque les navigateurs arabes ont introduit en Afrique la traite des esclaves au service de leur commerce d’exportation. Comme le signalent les historiens Sudel Fuma et Jean Poirier, « Ils (les commerçants arabes - NDLR) ont installé des postes (...) tout le long de la côte orientale en prenant pied aux Comores et au Nord-Ouest de Madagascar où ils fondèrent des comptoirs permanents » [2]. Puis les Européens organisèrent la traite partout où ils se sont installés : de l’actuelle Somalie à Madagascar pour ce qui concerne l’océan Indien et l’Afrique orientale. Dans cette région, Zanzibar a été de tout temps le centre le plus actif de la traite négrière.
Michel Polényk a été amené, dans le cadre de ses travaux sur la colonisation allemande en Afrique orientale et centrale, à s’intéresser à la question de l’esclavage à Zanzibar. « Il ne faudrait pas stigmatiser les Zanzibari par une référence trop exclusive à la période de la traite et de l’esclavage. Ces questions sont aussi douloureuses pour eux qu’elles le sont pour nous à La Réunion et le Zanzibar du XXIème siècle a le droit de regarder vers l’avant » tient à souligner l’universitaire en préambule à ce qui va suivre.
La question de la traite négrière en Afrique est prise en compte, pour la première fois en Europe, lors du Congrès de Vienne qui réunit en 1815 les délégués de huit pays -Angleterre, Russie, Suède, Autriche, Espagne, Portugal, Prusse et France.
Soixante dix ans plus tard se tient la Conférence africaine, dont l’Acte général, signé à Berlin le 26 février 1885 comporte une "Déclaration concernant la traite des esclaves" [3].
C’est dire que la traite des esclaves se poursuit tout au long du XIXème siècle. Elle se prolongera jusqu’aux débuts du XXème siècle.

Le marché aux esclaves

Le marché aux esclaves a été décrit par tous les explorateurs de la partie orientale et centrale de l’Afrique : Livingstone, Stanley, Cameron, Speke, Burton... Une autre source précieuse réside dans les compte-rendus que les missionnaires font à leur hiérarchie. Leurs récits font comprendre que l’esclave est une force de travail exploitée à plusieurs titres : dans les plantations de girofliers, comme porteurs dans les caravanes, etc...
Les descriptions des Européens portent aussi sur le système esclavagiste : comment les Arabes et les commerçants indiens (banians) organisent des caravanes ; comment des porteurs libres et payés vont jusqu’au cœur de l’Afrique centrale (Congo), entreprenant des parcours qui peuvent durer de six mois à un an.
Les esclaves étaient vendus aux trafiquants de toutes origines en deux endroits particuliers : Bagamoyo et Kilwa, car ces deux cités constituaient le point d’aboutissement de routes qui au fil du temps s’étaient imposées selon deux axes : Ujiji => Tabora (au point de convergence lac Victoria - lac Nyassa/lac Tanganyika-côte de l’océan Indien) => Bagamoyo (en face de Zanzibar) d’une part ; pointe Sud du lac Tanganyika => pointe Sud du lac Nyassa => Kilwa, d’autre part. Les populations de l’intérieur venaient commercer sur la côte et apportaient non seulement des esclaves, mais aussi du cuivre et de l’ivoire échangés contre des fusils, fils, étoffes et bimbeloteries. Les esclaves étaient ensuite transférés vers l’Arabie, le golfe Persique et l’Inde après avoir transité par le "marché aux esclaves" de la ville de Zanzibar servant ainsi de plaque tournante de la traite dans l’océan Indien [4].

Zanzibar

Le Sultan de Zanzibar et sa famille ainsi que de riches commerçants indiens, enrichis par la traite, servaient de banquiers pour investir dans les caravanes. Vers 1870, le Sultan percevait 1 dollar par tête d’esclave vendu.
Certaines de ces caravanes ont servi au commerce d’exportation de l’ivoire, vers les États-Unis, la Grande Bretagne et l’Inde (colonie britannique). Un rapport d’époque paru dans une revue de la Nouvelle-Orléans (1866) mentionne l’exportation de plusieurs centaines de milliers de livres d’ivoire, supposant « l’abattage d’au moins 15.000 éléphants (...) L’ivoire, pour être transporté, suscite dès lors le recours à la traite et favorise sa recrudescence » [5]. D’après les mémoires de Tippo Tip, un Arabe qui a construit sa fortune grâce à la traite et dont la maison peut être visitée encore aujourd’hui à Zanzibar, les Indiens de Zanzibar n’ont pu se maintenir face au "monopole" arabe du commerce des esclaves que par la protection de la Compagnie des Indes et la position du consul britannique à Zanzibar. Ils mirent leurs moyens financiers au service de l’organisation des expéditions : recrutement des porteurs, répartition des produits, direction de la caravane.

Le rôle des missionnaires

Les récits des voyageurs dans cette partie de l’Afrique -Livingstone publie son premier ouvrage en 1856- ont alimenté le combat des anti-esclavagistes. L’anti-esclavagisme a été une des missions justifiant l’œuvre de colonisation, dans cette partie du monde comme dans les autres. L’esclavage à Zanzibar a été interdit dans les années 1890, après la conférence de Bruxelles (novembre 1889-juillet 1890). La traite avait été "interdite" depuis déjà longtemps mais se déroulait de manière illégale et s’est poursuivie ainsi jusque dans le XXème siècle.
En France, le combat anti-esclavagiste a été structuré par l’action de Mgr. Lavigerie. Une gravure de l’exposition tirée de la presse d’époque donne une vue d’un Congrès anti-esclavagiste tenu dans l’église Saint-Sulpice (Paris) en 1890. Deux ans plus tôt (octobre 1888), le congrès de Cologne -qui avait réuni des représentants de toutes confessions et des principaux partis politiques (allemands)- avait réaffirmé la communauté d’intérêt liant l’œuvre d’expansion coloniale « des Anglais, des Belges et des Allemands » et l’unicité de « la mission civilisatrice de l’Europe » [6], chargée de mettre un terme à cette « honte de notre siècle ».
L’exposition met en valeur la double dimension de l’œuvre missionnaire, à la fois accompagnatrices-inspiratrices des expéditions coloniales et interfaces humanitaires une fois implantées dans les populations colonisées.
« Les missionnaires ont-ils produit le colonialisme ou le colonialisme a-t-il produit les missionnaires ? » A cette question, Michel Polényk cherche encore une réponse cohérente. Des gravures d’époque rappellent qu’au nom de la « répression de l’esclavage en Afrique », on a formé de nouveaux Croisés, les Pères Blancs.
Le Père Le Roy, spiritain -comme le père Horner parti de La Réunion pour fonder la mission de Zanzibar (voir "Témoignages" du 20 décembre)- a laissé des ouvrages remarquables, avec de nombreuses gravures. La mission spiritaine de Bagamoyo existe toujours et a conservé des vestiges d’une histoire coloniale chargée d’enseignements.

De nouvelles relations

L’historien n’a pas fini de s’interroger sur la place et le rôle des missionnaires dans le phénomène colonial. Selon Michel Polényk, le père Le Roy, à l’inverse de nombre de ses contemporains qui ont pris part en toute inconscience à l’œuvre coloniale, « était très conscient de la dynamique mondiale à laquelle il participait ». Suffisamment conscient pour décrire dans certaines pages « les dérives du système », remarque Michel Polényk.
L’exposition dans son ensemble démontre la proximité temporelle de l’esclavage dans notre région. Officiellement, l’abolition de l’esclavage intervient à Zanzibar en 1897. Ainsi, au tournant du XXème siècle, l’esclavage fondé sur une traite illégale est une réalité encore palpable en Afrique orientale et dans l’océan Indien.
Il nous faut à la fois chercher à mieux connaître le phénomène, pour mieux se comprendre entre peuples de la zone et prendre conscience du fait que, un siècle plus tard, les conditions existent pour fonder entre nous de nouvelles relations.

[1"Zanzibar aux sources d’un mythe", musée historique de Villèle. Exposition à voir jusqu’en mai-juin 2004.

[2Sudel Fuma et Jean Poirier, "La mémoire de l’esclavage. De l’ethno-histoire à l’anthropologie : pour de nouveaux concepts", dans "Esclavage et abolitions dans l’océan Indien, 1723-1860" - Actes du Colloque universitaire organisé par le CRESOI (Centre de recherches sur les sociétés de l’océan Indien) en 1998, Ed° L’Harmattan, 2002.

[3Michel Polényk, "La traite en Afrique orientale et à Zanzibar au XIXe siècle - Esquisse de réflexion à partir de sources anglaises, françaises et allemandes", "Esclavage et abolitions...", p. 153.

[4même source, p. 161.

[5même source, p. 163.

[6même source, p. 168.



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Messages






  • L’article est certes intéressant, mais un risque de confusion demeure dans cette phrase :"Notre région, l’océan Indien, a été fortement marquée par la traite négrière depuis le IXème siècle environ, lorsque les navigateurs arabes ont introduit en Afrique la traite des esclaves au service de leur commerce d’exportation."
    En effet, il serait objectif de mentionner que "l’esclavage et la traite existaient en Afrique noire avant l’arrivée des Arabes et les conquêtes européennes". Il est précisé que c’est "au service de leur commerce d’exportation" mais sans connaissance particulière de ce point, l’amalgame est rapidement fait.

    Voir l’excellent ouvrage de Marc Ferro, le livre noir du colonialisme. La richesse était d’abord humaine pour les sociétés africaines, la propriété foncière est propre à l’Occident.

    Peut-on aujourd’hui rapprocher cette mémoire collective et le mode agricole traditionnel (main d’oeuvre abondante, peu d’engrais et peu de machines) auquel les Occidentaux tentent de mettre fin ? Voir l’article Dossiers et documents Le Monde octobre 2008 ;Dossier Afrique Indépendante et compétitive : l’Afrique qui gagne.

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