Hommage

Bruny Payet : toute une vie donnée à son île natale…

Raymond Lauret / 14 septembre 2020

Bruny Payet nous a quittés ce dimanche 13 septembre, à 9 heures du matin.
On a beau savoir que son départ de cette Terre était proche vu son état de santé qui faiblissait depuis quelques mois, la nouvelle n’a laissé indifférent aucun de ceux qui ont bien connu ce militant de la première heure.

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ATR-FNAUT a pour président Bruny Payet, ingénieur de formation.

Né le 1er Juin 1922, Bruny venait donc d’avoir 98 ans. Et aujourd’hui, plus que jamais, nous saluons celui qui, en 1942, à l’âge de 20 ans donc, choisit, comme d’autres jeunes Réunionnais à l’époque, de répondre à l’Appel du Général De Gaulle et de rejoindre la Résistance à l’invasion allemande. Bruny avait alors en poche son baccalauréat, diplôme obtenu avec mention « Bien ». Il n’ignorait pas qu’en faisant ce choix, il prenait le risque de passer à côté des études supérieures que lui avaient suggérées avec insistance ses professeurs et même d’y laisser sa vie et ne plus jamais revoir son île natale.

La seconde guerre mondiale finie et gagnée en 1945, quelque temps plus tard et avec succès, Bruny entreprit en France des études d’ingénieur en électricité, devenant ainsi le premier Réunionnais à avoir réussi un tel parcours universitaire. Mais il paraît que, selon l’Administration de l’époque, il était « trop » diplômé pour prétendre diriger l’institution qui se mettait alors en place à La Réunion pour devenir aujourd’hui l’E D F.

Après un court séjour en Algérie, Bruny choisit de rejoindre le Docteur Raymond Vergès pour être son Directeur Général des Services de la Ville de Saint-André, ville dont il était alors le Maire. En même temps, Bruny apportait sa collaboration au journal Témoignages. L’Histoire retiendra que Bruny n’a eu ni le temps, ni surtout les moyens pour se construire une petite maison.

Vient le temps des fraudes et des violences électorales. Bruny doit quitter Saint-André. Il se consacre alors pleinement à Témoignages avant que l’élan militant l’amène à mettre sur pied la CGTR. Son temps, il le passera alors à Saint-Denis, Rue du Maréchal Leclerc, à deux pas du Marché, au lieu-dit Cour Basile. Nous sommes encore nombreux à nous rappeler la petite case en bois sous tôle où les travailleurs et leurs délégués syndicaux venaient pour lui confier leurs problèmes et avoir la meilleure réponse à donner à leurs employeurs, à la Cour Basile, là où se tenaient également les meetings pour soutenir les hautes luttes d’alors. Pour Bruny, pas de grand train de vie dans de confortables bureaux, pas de puissantes voitures pour se déplacer : seule l’écoute de ceux qui avaient besoin de conseils et des meilleures propositions pour une saine et juste réplique était de mise.

Lorsqu’en 1971 Paul Vergès est élu Maire du Port, la CGTR peut se donner un peu plus d’espace. Bruny a pour salaire ce que touchait un ouvrier qualifié. Les luttes qu’il menait faisaient l’unanimité et nous étions très nombreux autour de lui lors des manifestations du 1er Mai et autres rassemblements.
C’est tout naturellement qu’aux élections cantonales du 23 septembre 1973, au Port, après une campagne exemplaire, Bruny, qui était notre candidat, l’emportait face à Maurice Tomi, par 65 % (3340 voix) contre 35 % (1829 voix) des suffrages. Je n’ai pas oublié alors ce que, dans la foulée, Maurice Tomi m’avait dit : « Ma société a beaucoup construit au Port. Mais ça n’a pas suffi. Vous voyez, quand je vous disais qu’ils sont bien les communistes… Ah ! dommage, vous les communistes, que vous soyez communistes ! ».

Dans la petite pièce de la maison où il habitait à la ZUP du Port, au milieu des piles de journaux, affiches et ouvrages qui lui rappelaient l’idéal qui a motivé et qui a rempli sa vie, Bruny nous rappelait que, « à une certaine époque, on pouvait voir dans de nombreuses cours de Réunionnais un ou plusieurs pieds de cacao… » Et de poursuivre : « Le cacaotier poussait à La Réunion. Au moment où nous savons que, à courte échéance, la canne à sucre est menacée, notamment parce que la France a réglé son problème et ne va pas encore longtemps subventionner cette production, oui, pourquoi ne pas penser à essayer autre chose ? ».

Bruny rêvait fortement qu’un jour une entreprise réunionnaise, comme « Mascarin » par exemple, ose s’attaquer à l’énorme pari de faire de notre île une Terre qui produirait en grande quantité un des meilleurs chocolats du monde.
J’ai eu à favoriser la rencontre entre Bruny et le responsable d’une association qui milite pour le développement du cacaotier dans notre petite île de La Réunion. C’était en septembre 2015.
On le voit, à 93 ans, Bruny ne cessait pas de penser à l’avenir de son île, son île qui perd aujourd’hui un de ses plus méritants garçons…

Raymond Lauret