Hommage

Hommage à Aimé Césaire

Eugène Rousse

Témoignages.re / 19 avril 2008

Député de la Martinique de 1945 à 1993 et maire de Fort de France de 1945 à 2001, Aimé Césaire est décédé dans la matinée du 17 avril 2008. Homme politique jouissant d’une audience considérable, il est aussi l’auteur d’un certain nombre d’ouvrages de grande valeur.
L’évocation de son “Discours sur le colonialisme” édité en 1950 me paraît être une excellente façon de rendre hommage à celui qui est considéré comme l’homme phare des Antilles et dont les obsèques nationales voulues par le président de la République française se dérouleront ce dimanche.
Il est bon de rappeler que pour tenter de justifier les expéditions coloniales de la France en Afrique au 19ème siècle, le président du Conseil Jules Ferry n’hésitait pas à déclarer le 28 juillet 1885 : « Il y a pour les races supérieures un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures ».
C’est probablement un aussi choquant point de vue - partagé par l’ensemble des dirigeants des puissances européennes au cours des deux derniers siècles - qui conduit Aimé Césaire à soutenir que « la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, (...) à le réveiller aux instincts refoulés, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale (...) ».
Après avoir fait état des crimes les plus odieux commis en Afrique par de curieux civilisateurs opérant les armes à la main, le député martiniquais dit sa conviction que « la colonisation déshumanise l’homme même le plus civilisé ; l’action coloniale, l’entreprise coloniale, la conquête coloniale, fondée sur le mépris de l’homme indigène, (...) tend inévitablement à modifier celui qui l’entreprend. (...) Le colonisateur (...) s’habitue à voir dans l’autre la bête (et...) tend objectivement à se transformer lui-même en bête (...) ».

« La colonisation, un rêve de civilisation » ... ?

Pour se donner bonne conscience, « les nouvelles élites françaises » tentent d’accréditer aujourd’hui l’idée que la colonisation a été, pour l’essentiel, une entreprise de « pacification », de « mise en valeur de territoires vacants », de « diffusion de l’enseignement » et de « construction d’infrastructures routières et ferroviaires ». Bref, « une entreprise humanitaire qui contribua à la modernisation de vieilles sociétés primitives agonisantes qui, abandonnées à elles-mêmes auraient peut-être fini par se suicider ».
Dans ces conditions, comment s’étonner du vote par l’Assemblée nationale française de la loi du 23 février 2005, dont l’article 4 souligne « le rôle positif de la présence française outre-mer ». Cet accent mis sur la « colonisation positive » a irrité Aimé Césaire à un point tel que ce dernier s’est déclaré hostile à la venue en Martinique de Nicolas Sarkozy, alors Ministre de l’Intérieur.
Le candidat-président a dû en conséquence ajourner sa tournée aux Antilles.
Sa rencontre avec Césaire en 2006 n’a pas empêché Nicolas Sarkozy d’affirmer à Toulon le 7 février 2007 : « La colonisation ne fut pas tant un rêve de conquête qu’un rêve de civilisation ».
Il n’est pas inutile d’ajouter que le discours prononcé à Dakar le 26 juillet 2007 par le Président de la République française, discours relatif à l’histoire coloniale de la France « a profondément choqué l’intelligentsia africaine », selon un professeur sud-africain de sciences politiques et d’histoire et qu’une dépêche de la présidence sud-africaine en date du 24 août 2007 dénonce le caractère « raciste et paternaliste envers l’Afrique » du discours du président français.

La loi du 19 mars 1946 : un acquis considérable

Revenons à Aimé Césaire pour rappeler les différentes prises de position que lui a dictées sa haine du colonialisme. Élu de son île natale à l’Assemblée nationale constituante le 21 octobre 1945, Aimé Césaire s’empresse de joindre sa voix à celle des députés réunionnais Raymond Vergès et Léon de Lépervanche ainsi qu’à celle du député de la Guyane Gaston Monnerville pour demander l’abolition du statut de colonie des quatre « vieilles colonies » françaises : Guyane, Martinique, Guadeloupe et La Réunion, et leur transformation en département de la République.
Dans le débat relatif au changement de statut politique des « confetti de l’Empire », il joue le précieux rôle de rapporteur de la commission des territoires d’Outre-mer chargée de l’examen des propositions de loi déposées en ce sens. C’est au terme d’âpres discussions, au cours desquelles il parvient à éviter les pièges tendus notamment par les ministres des Finances et de la France d’Outre-mer de l’époque, que la loi du 19 mars 1946 est votée par une assemblée unanime.
Le Palais Bourbon lui offre également une tribune de choix pour condamner en termes très durs les guerres coloniales dans lesquelles s’engagent les gouvernements français successifs après le conflit mondial particulièrement meurtrier de 1939 - 1945.

L’esclavage : un crime monstrueux

Les années 1947 et 1948 - qui marquent respectivement le cinquantenaire de la mort de Victor Schœlcher (1), père de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises, et le centenaire de la Révolution de 1848 ainsi que de l’abolition de l’esclavage dans l’Outre-mer français - sont par ailleurs pour Aimé Césaire l’occasion de dénoncer le crime monstrueux qu’a été l’esclavage. C’est pour qu’un tel crime - autour duquel un silence total avait été jusque-là organisé - ne soit jamais oublié qu’Aimé Césaire participe activement à l’hommage rendu à Victor Schœlcher à Houilles (ville de la banlieue parisienne où Victor Schœlcher est décédé le 26 décembre 1893), puis lors du transfert des cendres de ce dernier au Panthéon, le 20 mai 1949.
Le combat anticolonialiste d’Aimé Césaire l’a conduit à condamner devant ses collègues de l’Assemblée nationale les innombrables atteintes aux libertés démocratiques les plus élémentaires dans les quatre DOM ainsi que les violations constantes des droits fondamentaux des populations de ces mêmes DOM au cours des trois décennies qui ont suivi la promulgation de la loi du 19 mars 1946.

Une condamnation de l’odieuse ordonnance du 15 octobre 1960

Comment ne pas rappeler ici les déclarations solennelles du député-maire de Fort-de-France dès l’application, en août 1961, dans les quatre DOM, de l’ordonnance du 15 octobre 1960, plus connue sous le nom d’ordonnance Debré ? Il s’agit en fait d’une véritable lettre de cachet condamnant à l’exil les fonctionnaires des DOM supposés hostiles à la politique du gouvernement.
S’adressant au Premier ministre Michel Debré, Aimé Césaire lui fait observer que les graves sanctions infligées brutalement et sans la moindre explication aux fonctionnaires des DOM « sont parfaitement illégales et grossièrement entachées d’arbitraire (...). Il ne s’agit de rien de moins de décérébrer les peuples des DOM pour les empêcher de prendre conscience d’eux-mêmes (...) ».
Un mois plus tard, le 22 septembre 1961, le député antillais, dans une question orale avec débat à l’Assemblée nationale, « exprime à Monsieur Debré l’inquiétude que lui cause la politique de répression actuellement suivie par le gouvernement dans les DOM (...) ».
Le 10 octobre 1972, lors du débat relatif à l’abrogation de la « scélérate ordonnance du 15 octobre 1960 » - le mot est de Victor Sablé, ami politique de Debré -, Aimé Césaire crie son indignation à la tribune de l’Assemblée : « la vérité (dit-il), c’est qu’on a profité de la guerre d’Algérie pour introduire une législation d’exception dans ces territoires d’exception que sont peu à peu redevenus ce que le législateur d’autrefois, plus franc que celui d’aujourd’hui, appelait les vieilles colonies ».
Le député de Fort-de-France ajoute : « N’oubliez pas que le texte que vous allez abroger aujourd’hui a ruiné des familles, il a brisé des carrières, il a rompu des ménages ». Aussi demande-t-il que l’Assemblée Nationale se prononce pour une réparation du grave préjudice subi par les victimes de l’ordonnance Debré.
Voilà, brièvement résumé, ce qu’a été le combat anticolonialiste d’Aimé Césaire. Un combat qui a contribué à apporter un peu plus de bien-être et de sécurité dans tous les foyers réunionnais. Le présent texte ne vise qu’à faire prendre conscience à tous nos compatriotes de tout ce qu’ils doivent à l’homme politique qui vient de s’éteindre à l’âge de 94 ans.

Eugène Rousse

(1) Cérémonie du cinquantenaire reportée en raison de la guerre et de la démolition par l’occupant nazi du buste de Victor Schœlcher, qui dut être reconstruit après la Seconde Guerre Mondiale.


Ce samedi 19 avril, à 10h30, à la mairie du Port, le Maire du Port et son Conseil municipal rendront hommage au grand poète et homme politique qui vient de nous quitter : Aimé Césaire.
A cette occasion, la vie et l’œuvre d’Aimé Césaire seront évoquées.
Vous êtes invité(es) à participer à cet hommage.