Un triple anniversaire de portée mondiale
18 juillet, par4 septembre 1996, 4 novembre 2016 et 12 novembre 2016
Edgar Morin nous a quittés
1er juin, par

Le véritable hommage aux grands esprits ne consiste pas à pleurer leur départ, mais à transformer leur pensée en une force matérielle capable de briser les verrous de notre présent.
Le siècle vient de perdre l’un de ses plus puissants vigiles avec la disparition d’Edgar Morin. Tout au long de sa traversée de 104 ans, ce résistant de l’esprit aura traqué le plus grand mal des sociétés modernes : la pensée compartimentée, linéaire et marchande, celle qui isole les problèmes au lieu de les relier. Pour La Réunion, ce deuil n’a rien d’académique. Il vient percuter nos impasses et éclairer, d’une lumière crue, le logiciel colonial et technocratique qui prétend encore régenter notre destin.
Car que fait l’appareil d’État lorsqu’il répond aux records de notre précarité par un Bouclier Qualité-Prix réajusté à la marge, sinon appliquer cette « pensée mutilante » que Morin dénonçait ? On traite la vie chère comme une simple anomalie comptable du chariot, en refusant d’y voir le nœud gordien d’un système global : celui de l’économie de la capture.
La pensée complexe nous impose de regarder le réel en face : une île ne peut pas bâtir sa résilience sociale et environnementale en maintenant ses chaînes logistiques exclusives à 10 000 kilomètres de ses côtes. Ce que la technocratie parisienne qualifie d’« aménagement de guichet » n’est qu’une perfusion permanente destinée à solvabiliser les rentes de l’import-export français. L’argent des aides publiques ne fait que traverser la table des familles réunionnaises pour retourner instantanément dans les coffres d’une poignée d’acteurs oligopolistiques, alimentant une « californication » foncière et immobilière qui exclut le plus grand nombre.
Face à cette impasse, la réponse ne réside pas dans la négociation de quelques centimes sous les dorures de la préfecture. Elle réside dans ce que Morin appelait la métamorphose : le changement radical de logiciel.
C’est ici que la pensée complexe rejoint le fil conducteur des luttes réunionnaises, portées avec constance depuis 1959. Exiger la liberté de commerce avec les pays de notre région géographique — de l’agro-puissance de Durban au pragmatisme de Port-Louis, des plaines fertiles d’Antananarivo aux marchés de Calcutta — n’est pas une simple revendication économique. C’est un acte de rupture géopolitique. C’est la démonstration concrète que si nous cessions de payer la taxe invisible du grand import européen, le panier de première nécessité s’effondrerait de moitié, redonnant à notre peuple sa dignité et son pouvoir d’exister.
Cette refondation globale doit toucher l’ensemble des structures de notre société. Nous ne pouvons plus accepter une organisation collective calquée en tout point sur les rythmes de la France. Forcer nos enfants à étudier dans des classes-étuves en plein été , ou condamner nos travailleurs des chantiers et des champs à subir le stress thermique sans aménagement du temps de travail, relève de la même cécité.
L’adaptation à notre réalité climatique est une obligation systémique. L’État nous refuse les outils de cette mutation : il asphyxie l’aéroport de Pierrefonds pour centraliser et rejette la dotation ferroviaire indispensable à nos transports propres, nous infligeant cette double peine inouïe où nos taxes abondent le rail français pendant que nos routes étouffent. Contre ce cynisme, nous devons opposer la force du droit international et l’opposabilité des traités que la France a elle-même ratifiés.
Edgar Morin nous a appris que lorsque le présent semble sans issue, c’est que le moment est venu d’accoucher du neuf. L’histoire n’est pas écrite par les algorithmes de la finance ou les circulaires ministérielles ; elle avance par le surgissement de l’improbable lorsque les consciences se rassemblent.
Comme il l’écrivait dans « La Voie » :
« Le probable est la continuation du présent. L’improbable est le surgissement du nouveau. Sachons vouloir l’improbable. »
La Réunion a cessé d’être dans l’enfance politique. Nous ne demandons plus l’aumône, nous exigeons la responsabilité de notre géographie et la liberté de nos échanges. Bâtir un modèle endogène, inséré souverainement dans l’océan Indien, respectueux de nos rythmes et protecteur de notre jeunesse, voilà le seul chemin digne de notre histoire. Les chemins neufs sont devant nous, il ne tient qu’à nous de les tracer.
Nou artrouv’
David Gauvin
4 septembre 1996, 4 novembre 2016 et 12 novembre 2016
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