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5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
Michel Serres : Petites chroniques du dimanche soir
23 janvier 2008

Philosophe épistémologue et membre de l’Académie française, Michel Serres a longtemps animé à la radio les « Petites chroniques du dimanche soir », à France Info. Une compilation de ces entretiens avec Michel Polacco a été publiée en 2007 et le philosophe a participé à un Forum littéraire à l’occasion de la présentation de l’ouvrage - événement diffusé le 26 décembre 2007 sur la chaîne d’information politique du Sénat.
Chacune de ses chroniques consistait en 4 à 5 minutes de philosophie sur le thème : Qu’y a-t-il de nouveau dans les nouvelles ? Nous en avons extrait la chronique sur “mai 1968”, dont c’est cette année le quarantième anniversaire.
« Mai 68 apparut aux yeux de beaucoup d’historiens, de journalistes, de politiques, etc..., comme un non événement. Et à première vue, c’est vrai. A première vue, il s’est passé une révolte de gosses, comme ça... Il n’y a pas eu de morts, pas vraiment de catastrophe majeure... La coupure n’était pas essentielle. C’était difficilement comparable avec la Révolution française, avec les journées de 1830 ou 1848 ; c’était difficile de comparer cela avec la Révolution d’octobre en Russie, etc.
Et tout d’un coup, en réfléchissant un peu à ce problème, je me suis aperçu qu’un peu avant 68, dans les années 63-65, il y avait eu en France - à Rodez, à Quimper, à Strasbourg, à Pau - des révoltes paysannes très importantes et non seulement des révoltes, mais des affrontements avec la police qui avaient fait des morts. Il y avait eu l’arrivée des grands syndicats paysans..., des livres sur la nouvelle génération paysanne... Je m’aperçus aussi que, un peu avant 68, la plus grande religion occidentale avait fait son “aggiornamento”, transformant quelque peu les mœurs en usage dans cette question-là. Alors je me suis dit que peut-être la révolution de 68 est le dernier - et non pas le premier - des grands changements qui ont eu lieu à cette époque-là... Et en approfondissant un peu ce qui s’est passé dans les années 70, j’ai fini par penser à des choses plus importantes.
Je me suis dit : Au début des années 1900, au début du 20e siècle, il y avait 79% de paysans dans un pays comme la France ou dans les pays analogues au nôtre, et en l’an 2000, il n’y a plus que 2% de paysans ! Et la révolte des paysans des années 62-65, c’est peut-être le passage de 79% à 2%.
Et qu’est-ce que c’est, cet événement-là ? C’est très simple, chers amis ! Homo sapiens est devenu éleveur et paysan au néolithique, alors qu’il était avant chasseur-cueilleur, et à la fin du 20e siècle, il n’est plus paysan. Dans l’intervalle, il a été essentiellement cultivateur et éleveur.
Et par conséquent, 1968, c’est la fin du néolithique ! C’est quand même une coupure autrement plus importante, n’est-ce pas, même que la Révolution française, [même que des journées de 1848], même que la Révolution industrielle... C’est une coupure que j’ai appelé (autrefois) “hominiscente”, c’est-à-dire ce n’est pas d’histoire qu’il s’agit, c’est du transhistorique. Nous étions chasseurs-cueilleurs, nous avons été paysans et nous ne le sommes plus. Nous sommes désormais des hommes des villes, des philosophes d’appartement... [j’en connais beaucoup des philosophes d’appartement... Je suis d’ascendance paysanne alors vous pensez bien, je réagis beaucoup à cette affaire].
Mais de plus, qu’est-ce qui s’est passé aussi à cette époque-là ? Il y a eu un changement complet dans l’espérance de vie, par exemple. Savez-vous que, en 1840, l’espérance de vie de nos compagnes féminines était de 30 ans ?
« Madame - dit-on a Marianne sur les planches de la Comédie française - vous avez 16 ans. Il vous reste cinq ans pour être aimée, cinq ans pour aimer et cinq ans pour recommander votre âme à Dieu. » C’est-à-dire qu’Alfred de Musset donne à Marianne 30 ans d’espérance de vie. D’ailleurs, Balzac aussi puisque La femme de trente ans était une vieillarde...
Que je sache, en 1968, l’espérance de vie de nos compagnes est de 84 ans. Ce n’est plus la même femme !
Ce n’est plus le même homme, ce n’est plus la même femme, et ce n’est plus les mêmes institutions non plus. En 1840, lorsqu’un homme et une femme se marient, ils se jurent fidélité... Statistiquement, ils se jurent fidélité pour trois ans ! [rires]
Tandis qu’en 1980, 1990 et dès 1968, ils se jurent fidélité pour 65 ans... Ce n’est plus le même mariage. C’est le même mot, mais ce n’est plus les mêmes personnes.
Et donc, les changements subis à cette époque-là - qui touchent la naissance, la mort, le rapport au monde, qui touchent l’agriculture, etc... - font de 1968 une coupure telle qu’il n’y en a pas de comparable dans l’histoire.
Alors, à première vue, ce n’est rien. On ne voit rien... Mais quand on y réfléchit un peu, et surtout quand on quitte la politique et l’histoire, quand on entre dans l’anthropologie - ce qui se passe réellement dans l’évolution du corps et dans l’évolution du rapport au monde - alors le spectacle change complètement et on a une nouvelle vue.
Qu’y a-t-il de nouveau en 1968 ? Réponse : l’Homme et son rapport au monde. »
Rapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
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