Il était une fois

Il était une fois... Françoise Chatelain

Georges Gauvin / 2 décembre 2008

Françoise Chatelain a quitté la France en mai 1673 pour arriver à Bourbon trois ans plus tard, en 1676. Son histoire a intéressé nombre de chroniqueurs et d’historiens pour des raisons qui ne sont pas toujours bonnes : privilégier, en ce qui concerne le début du peuplement de l’île, les apports humains venus d’Europe au détriment des autres apports, notamment africains, malgaches et indo-portugais. Ces querelles sont, je pense, aujourd’hui pacifiées ou en cours de pacification et il n’y a plus, à ma connaissance, de gens pour nier un certain nombre de fondamentaux de l’histoire de notre peuplement fait de vagues successives de migrants venus d’Europe, d’Asie, d’Afrique, de Madagascar... et de la constante du métissage qui fait des Réunionnais un peuple de toutes les couleurs et de nombreuses origines.

L’énigme Françoise Chatelain

Le mystère vient de ce que la plupart des seize jeunes filles ayant embarqué sur La Dunkerquoise venaient de la Salpétrière à Paris, à la fois hôpital, orphelinat et maison de redressement. A-t-elle été recueillie dans cet établissement ? y a-t-elle été enfermée comme larronesse, ou même prostituée ? Nul ne le sait vraiment. Mais ce qui est sûr, c’est qu’Antoine Boucher, qui a consigné dans ses chroniques du début du 18ème siècle la vie des premiers colons de l’île Bourbon, ne lui a guère été favorable, allant jusqu’à lui attribuer un passé peu reluisant. Il écrit d’elle en effet : « Cette femme est à présent à la seconde vie de la (pécheresse-NDLR) Magdeleine après avoir longtemps été à la première ».
Henri Cornu, ancien directeur de “La Voix des Mascareignes”, qui a fait des recherches sur les origines de Françoise Chatelain, a accusé A. Boucher, qui n’est arrivé à Bourbon qu’en 1702, de n’avoir fait que colporter des ragots sur une des premières habitantes de l’île arrivée près de trente ans avant lui.

La vie romancée de son ancêtre

Gabriel Gérard, descendant de Françoise Chatelain, dans un ouvrage intitulé “Si Saint-Denis m’était conté”, livre une histoire romancée de son ancêtre, née le 23 novembre 1654, dans un château, appartenant à sa mère, son père ayant des biens à Falaise. Sa mère décède en 1665 et son père revient à Falaise, lieu où un an plus tard, Françoise rencontre Jacques Lelièvre de Sauval, officier de Marine, qui devient son fiancé à la veille de son départ pour l’océan Indien.
Elle embarque sur La Dunkerquoise en 1673 pour retrouver son fiancé à Fort-Dauphin : c’est là d’ailleurs que le mariage est célébré et le couple arrive à Bourbon en mai 1676, après une fin de voyage aussi calamiteuse (voir “Témoignages” des 17 et 25 novembre).

54 ans passés à Bourbon

Françoise Chatelain ne quitte plus Bourbon où elle décède en 1730. Elle a eu quatre maris : Jacques Lelièvre épousé en 1674 et tué dans une révolte à Sainte-Suzanne en 1678... Esparon dit Latour, puis Jacques Carré et enfin Augustin Panon. Ses maris, sauf Lelièvre avec qui elle n’a pas eu d’enfant, lui ont donné dix enfants au total. Cela suffit à lui assurer une descendance nombreuse où l’on retrouve au moins soixante patronymes de La Réunion (“Grand livre de l’Histoire de La Réunion” de D. Vaxellaire) qui peuvent à juste titre se réclamer de cette ancêtre.
Mais elle n’est pas la seule femme à avoir eu plusieurs maris et de nombreux enfants. Comme il a été dit plus haut, Françoise est bien une des grand-mères des Réunionnais, mais il y en a eu bien d’autres...

On relève que Marie Toute a eu quinze enfants et une abondante descendance. Il en est de même de Marguerite Mollet, mère de quatorze enfants, quatorze également pour Marie Damour. Quant aux mariages entre Européens et non Européennes, on en compte vingt-cinq entre 1671 et 1692 : ces femmes sont aussi nos grand-mères, le socle même du métissage du peuplement de notre pays. Prendre l’exemple de Françoise pour valoriser à l’extrême le rôle des femmes venues d’Europe au détriment des non-Européennes dans les premiers temps de la colonisation équivaudrait à nier partiellement notre métissage et risquer de falsifier l’histoire de notre peuplement.

Fin