Changement climatique

Valoriser le potentiel réunionnais en travaillant avec l’Afrique

Trois entreprises réunionnaises sélectionnées par l’Union africaine pour une étude sur l’adaptation au changement climatique

Manuel Marchal / 6 juillet 2018

La Réunion terre de solutions grâce à l’économie de la connaissance. C’est un des moyens sur lesquels s’appuyer pour produire des richesses dans notre île, grâce à la présence d’une expertise qui peut intéresser nos voisins. La conférence tenue hier au Campus du Moufia par Jean-Fabrice Vandomele et Jules Dieudonné a donné une illustration concrète de ce concept, au travers de la présentation d’une étude réalisée par trois sociétés réunionnaises au sein d’un consortium choisi par un appel d’offres du NEPAD, de l’Union africaine. Cette manifestation s’inscrivait dans le cycle des Conférences de la Faculté des lettres et des sciences humaines de l’Université de La Réunion, avec la participation du « Groupe Climat 974 ».

JPEG - 56.7 ko
Jean-Fabrice Vandomele et Jules Dieudonné.

L’Afrique est un continent particulièrement touché par le changement climatique alors qu’il n’y a contribué que fort peu. Les populations sont déjà gravement touchées par ces effets qui ont un impact direct sur leurs conditions de vie : montée du niveau de la mer obligeant à des déménagements fréquents, sécheresse faisant chuter les rendements de l’agriculture, destruction de la biodiversité. D’où l’importance de la question de l’adaptation pour l’Union africaine. Une de ses structures, le NEPAD, a lancé un appel d’offres de prestation intellectuelle pour une étude d’impact du changement climatique sur les côtes d’Afrique de l’Ouest. Sur 450 candidats, 5 ont été choisis. Parmi les lauréats figure PRISCA, (Proposal to improve strength of the coasts of Africa), un consortium composé d’une ONG de Madagascar, Trans Mad développement, et de trois entreprises réunionnaises : Be Green, CEDRE et Run Link.

Feuille de route pour les dirigeants africains

Jean-Fabrice Vandomele, de Be Green, et Jules Dieudonné, de CEDRE, ont présenté hier le résultat de cette étude, qui les a amenés à être reçus au siège de l’Union africaine à Addis-Abeba. Jean-Fabrice Vandomele a expliqué la méthode suivie. Il s’agissait tout d’abord d’observer les effets du changement climatique à l’échelle mondiale, comprendre les conséquences en Afrique de l’Ouest et identifier les effets sur le littoral des 7 pays concernés.

Le travail aboutit à un diagnostic de vulnérabilité des territoires, et des propositions de pistes d’actions « pour améliorer la résilience des populations et des territoires et relancer le moteur endogène du développement en Afrique ». Plus de 70 sites ont été étudiés, avec un coup de projecteurs sur trois lieux emblématiques : Grand Lajou en Côte d’Ivoire, Keta au Ghana, Limbé au Cameroun.

Un rapport complet, une synthèse technique, un livret technique et un résumé aux décideurs ont été réalisés pour une « Stratégie de lutte contre les principaux effets du changement climatique ». Ils peuvent constituer la feuille de route pour les dirigeants africains. Cela a permis de faire remonter des propositions à la Conférence de Paris.

Villages à reconstruire tous les trois ans

Jules Dieudonné a souligné que dans la grande diversité des territoires étudiés, il existe des problématiques communes où le changement climatique amplifie les effets des activités humaines : la mangrove est détruite, le trait de côte recule, la sécheresse s’installe et la ressource en poissons diminue. Le trait de cote peut se déplacer de 200 mètres en 4 ans. Les villages doivent reculer de plusieurs dizaines de mètres tous les trois ans, les habitants sont donc contraints de reconstruire leur foyer à chaque déplacement.

Sans les mangroves, les ressources halieutiques ne peuvent plus se renouveler, et le trait de cote recule. Et s’il n’y a plus de poissons, c’est du travail en moins.
Trouver des moyens de lutter contre le changement climatique, c’est trouver des forces dans la population. « La moitié des propositions du rapport vient des populations », précise Jules Dieudonné.

Les Africains n’ont pas besoin de grands investissements comme des digues qui endettent les pays, et qui ne servent que deux années. Il est possible de régénérer les mangroves qui constituent un outil naturel d’adaptation au changement climatique. C’est le point de départ du moteur de développement endogène. Car les mangroves sont aussi un lieu de reproduction des poissons, dans des régions où les protéines consommées dans l’alimentation viennent essentiellement de la mer.

Compétences disponibles et besoins d’expertise

La croissance de la population entraîne une croissance des richesses qui sont investies dans la protection de l’environnement, poursuit Jules Dieudonné qui décrit ensuite le processus proposé, qui regroupe trois outils.

Un mode de gouvernance qui met le citoyen africain au centre des décisions et se fonde que « l’arbre à palabres », l’instance traditionnelle de démocratie participative.
La mise en place d’un fonds panafricain mutualisé pour accompagner la mise en place de service environnementaux afin de restaurer les écosystèmes. Cela signifie de payer des services environnementaux tels que la replantation d’arbres ou la restauration de mangrove, ce qui permet aux populations concernées de tenir le temps que la biodiversité soit restaurée.

À titre d’exemple, pour lutter contre l’érosion côtière, il est possible de végétaliser les hauts de plage par des espèces qui entretiennent des élevages caprins, et peuvent produire du miel. Il faut aussi travailler sur la structuration de marchés de proximité. Ce sont des actions d’adaptation au changement climatique, en fournissant du travail en attendant que le milieu se reconstitue. En s’appuyant sur les conventions internationales, il est possible de mutualiser les moyens financiers.
En conclusion, Jean-Fabrice Vandomele souligne que des compétences sont disponibles ici, et l’Afrique a besoin d’expertises. La Réunion a besoin de trouver des relais de croissance. Cette expertise peut être mise au service de l’Afrique à condition de sortir d’élargir des regards qui sont trop souvent tournés vers une ancienne métropole située sur un continent placé bien au-delà de l’Afrique toute proche.

M.M.