Changement climatique

2003 : troisième année la plus chaude sur la planète Terre

Presque un demi-degré de plus que la moyenne

2 janvier 2004

Dans son édition de mardi dernier, ’le Figaro’ réserve une large part à un événement majeur de l’année écoulée : 2003 fut une année exceptionnellement chaude au niveau mondial. Le point sur ce dossier, qui nous concerne évidemment à La Réunion, comme il concerne tous les peuples.

Selon l’Organisation météorologique mondiale (OMM), l’an 2003 est la troisième année la plus chaude jamais enregistrée depuis que les statistiques sur le climat existent. D’après un premier bilan dressé à partir des observations effectuées jusqu’à fin novembre, « la température moyenne à la surface du globe en 2003 devrait dépasser de 0,45°C la normale calculée pour la période 1961-1990 », contre + 0,48°C l’an passé et + 0,55°C en 1998, année qui bat, jusqu’à présent, tous les records de chaleur.
Ces chiffres globaux masquent de fortes disparités. L’OMM note que c’est sur les continents que le thermomètre a le plus grimpé, notamment en Europe et au Moyen-Orient. La canicule qui a sévi cet été, avec des températures dépassant les 40°C, a provoqué la mort de 21.000 personnes en Italie, en Espagne, au Portugal, au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et surtout en France où l’on dénombre près de 15.000 victimes. Il est vrai que, selon le bilan provisoire établi récemment par Météo-France, « l’année 2003 sera sans doute l’année la plus chaude jamais observée depuis 1950 » .
À l’inverse, des vagues de froid intense se sont abattues l’hiver dernier sur de vastes régions d’Europe centrale et orientale, avec - 45°C enregistrés en Russie. En Mongolie, note l’OMM, un été sec a succédé à un hiver froid pour la troisième année consécutive tandis que le Nord de l’Inde, le Pakistan, le Népal et le Bangladesh subissaient des températures extrêmement basses provoquant la mort de centaines de personnes.
Dans l’hémisphère Sud, l’hiver fut aussi très rude, faisant plus de 200 victimes dans l’Altiplano péruvien où les températures ont chuté sous la barre des - 20°C au cours du mois de juillet. Canicule au Nord, gel au Sud...
L’OMM rappelle toutefois que la température moyenne à la surface du globe ne cesse d’augmenter depuis 1861, date du début des mesures instrumentales. Sur l’ensemble du XXe siècle, la hausse se situe autour de 0,6°C et selon le Groupe intergouvernemental d’étude du climat (GIEC), qui dépend de l’ONU, la Terre devrait se réchauffer de + 1,4 à + 5,8°C d’ici à 2100.
L’année qui vient de s’écouler donne-t-elle un avant-goût du climat futur, plus chaud et plus instable, que nous prédisent les spécialistes ? « Les pics de canicule, tels que celui que nous avons connu cet été, pourraient être accrus d’un facteur cinq », à l’horizon 2050-2100, lançait en septembre dernier le président de Météo-France, Jean-Pierre Besson, tout en expliquant que ce jugement, qui ne fait pas l’unanimité dans la communauté scientifique, « relève plus de la conviction que de la certitude ». De fait, les modèles climatiques actuels sont beaucoup trop imprécis pour prévoir le temps qu’il fera dans la seconde moitié de ce siècle avec un minimum de fiabilité.
Même incertitude sur l’impact réel des activités humaines. Pour une majorité de scientifiques, les rejets de gaz à effet de serre dans l’atmosphère (CO2, méthane), en hausse sensible depuis le début de l’ère industrielle, contribuent au réchauffement du climat planétaire. D’autres estiment en revanche que les données scientifiques actuelles ne permettent pas d’être aussi affirmatif. C’est -en partie- la raison du refus américain de ratifier le protocole de Kyoto et des hésitations de la Russie.

Des phénomènes extrêmes en France
À l’instar de 1976 et - pour les plus anciens - de 1949, l’année 2003 restera gravée dans les mémoires comme un épisode climatique exceptionnel avec son lot de records et de drames.

Près de 15.000 personnes ont trouvé la mort pendant l’implacable canicule qui s’est abattue sur notre pays et la majeure partie de l’Europe occidentale, au cours des douze premiers jours d’août.

Pendant ces journées de braise, « les records absolus de température maximale ont été battus sur plus de 70 stations météorologiques », constate Météo-France. Des pointes supérieures à 40°C sont observées, y compris en Bretagne, ce qui n’était encore jamais arrivé depuis le début des mesures de température !

L’année avait pourtant commencé par un mois de janvier particulièrement glacial. Les températures moyennes affichent 1°C de moins que la normale et d’importantes chutes de neige s’abattent sur le pays perturbant le trafic aérien et routier et privant de nombreux foyers d’électricité.

Mais dès la fin février, le mercure remonte tandis que les pluies se raréfient et finissent par se tarir. Au final, huit mois de sécheresse et de chaleur quasi ininterrompues jusqu’en octobre où les premières gelées apparaissent dans le Nord de la France.

Au cours de ce long intermède, la pluviométrie est déficitaire de 20 à 50% par rapport à la normale sur quasiment l’ensemble du pays. Les récoltes sont affectées et les éleveurs doivent nourrir leurs animaux avec les réserves de fourrages engrangées pour l’hiver.

Sur le plan des températures, « l’année 2003 sera sans doute la plus chaude jamais observée en France depuis 1950 », souligne Météo-France dans son bilan provisoire daté du 15 décembre dernier. La température moyenne, calculée à partir des 22 stations représentatives de chacune des régions économiques de l’Hexagone, s’élève en effet à 13,4°C contre 13°C en 1994, date du précédent record.
Dernier avatar, de fortes précipitations s’abattent, fin novembre et début décembre, sur le Gard et l’Hérault ainsi qu’en Provence-Alpes-Côte d’Azur, provoquant d’importantes inondations, notamment à Arles où un millier d’habitants doivent être évacués. Gonflée par ces pluies, la Loire atteint également sa cote maximale à Orléans et à Tours.

La part de l’humain dans le changement climatique
À partir de quelle époque l’homme a-t-il modifié le cours naturel du climat ? William Ruddiman, un universitaire américain, revisite cette question tout au long d’une étude passionnante et iconoclaste ("Climatic Change", décembre 2003). Il y affirme que, dès que l’être humain a commencé à cultiver la terre, il a émis régulièrement d’importantes quantités de gaz à effet de serre.
Ces émissions ont infléchi la glaciation commencée il y a 7.000 ans et ont conduit à une augmentation des températures de 2 °C jusqu’au début de l’ère industrielle.
En l’an 2000, Paul Crutzen et Eugene Stoermer avaient avancé l’hypothèse que l’être humain avait commencé à perturber le cycle naturel climatique à partir de la fin du 18ème siècle. En effet, à partir de la révolution industrielle, les courbes d’émissions des gaz à effet de serre comme le gaz carbonique (CO2) et le méthane (CH4) grimpent brutalement. Ils affirmaient même qu’à partir de cette période, la Terre avait basculé dans une nouvelle ère géologique, l’anthropocène : l’homme était devenu un acteur à part entière du système terrestre, son activité pouvant avoir un impact planétaire comparable à des phénomènes naturels comme les éruptions volcaniques.

L’être humain n’a pas attendu la révolution industrielle pour changer le climat, dénonce William Ruddiman. L’agriculture, l’élevage, l’irrigation et la déforestation ont relâché, en l’espace de 8.000 ans, deux fois plus de gaz à effet de serre que l’activité industrielle et les transports au cours des deux derniers siècles.

Les calculs de William Ruddiman laissent rêveur : en 7.800 ans, à raison de 0,04 milliard de tonnes de rejets par an, nos ancêtres de l’âge du bronze ou de l’âge du fer, de l’Antiquité ou du Moyen Âge ont rejeté ensemble deux fois plus de carbone dans l’atmosphère que les populations de l’anthropocène avec 0,8 milliard de tonnes par an pendant deux cents ans.

Normalement, les quantités de CO2 dans l’atmosphère auraient dû diminuer il y a 8.000 ans, notre planète étant entrée dans une nouvelle période glaciaire. La même tendance à la baisse aurait aussi dû se produire pour le méthane il y a 5.000 ans.
Or, rien de tout cela ne s’est passé, souligne William Ruddiman. L’analyse des archives climatiques que sont les carottes glaciaires révèle au contraire une augmentation de ces deux gaz à effet de serre.

Pour le chercheur américain, ces deux anomalies portent la signature de l’être humain. Les émissions de méthane ont augmenté il y a 5.000 ans avec l’apparition de la culture du riz irrigué en Chine, de l’irrigation et de l’élevage sur une grande partie de la planète.

Les émissions de gaz carbonique ont commencé plus tôt avec la déforestation de vastes régions en Afrique, en Asie, au Moyen-Orient et en Europe. « On a du mal à croire que la déforestation sur une petite partie de territoire ait pu avoir un tel impact en matière de CO2, remarque toutefois Nathalie de Noblet, climatologue au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement de Gif-sur-Yvette (CEA-CNRS).

Du coup, on en vient à se demander si on n’a pas tendance à sous-estimer l’emprise de nos ancêtres sur le monde. « La déforestation a été tellement forte dans la région méditerranéenne que l’érosion a entraîné un ensablement de nombreux ports il y a près de 3.000 ans », note par exemple Ruddiman.

En 1086, alors que la population de la Grande-Bretagne ne dépassait pas 1,5 million d’habitants, les agents de Guillaume le Conquérant estimaient que la forêt ne couvrait plus que 15% du territoire britannique. Mille ans plus tôt, quelle avait pu être l’action des Chinois de la dynastie des Han alors qu’ils étaient 57 millions, s’interroge William Ruddiman.

Dès ces époques reculées, l’histoire de l’humanité et celle du climat sont mêlées. Les épidémies en offrent un bon exemple. En ayant provoqué la mort de pas loin de la moitié de la population du Bas Empire romain jusqu’à la fin du Moyen Âge, elles seraient à l’origine d’une baisse des températures (le petit âge glaciaire) et d’une diminution des gaz à effet de serre !

Cette dernière s’expliquerait à la fois par une baisse des émissions et une augmentation de l’absorption de carbone consécutive à la reforestation. Une hypothèse originale que devraient vérifier plusieurs équipes dans les prochains mois.

Sans les Russes et les Américains, l’accord ne peut entrer en vigueur
Le protocole de Kyoto en péril

Et si le protocole de Kyoto n’entrait pas en vigueur ? Adopté en 1997 au Japon, ce texte contraint trente-neuf pays industrialisés à réduire leurs rejets de gaz à effet de serre de 5,2% en moyenne à l’horizon 2010 par rapport à 1990. À ce jour, 120 pays l’ont ratifié.

Mais, depuis le rejet de ce texte en 2001 par les États-Unis, qui répandent dans l’atmosphère un tiers des gaz à effet de serre d’origine humaine, le feu vert de la Russie est indispensable pour atteindre le seuil de 55% des émissions mondiales, requis pour son entrée en vigueur. Or le Kremlin laisse planer l’incertitude sur ses intentions.

Le directeur de l’agence météorologique russe Alexandre Breditsky, qui a rang de ministre, a posé ses conditions lors de la dernière conférence de l’ONU sur le climat qui se déroulait début décembre à Milan : « Les règles d’application du protocole permettant d’accélérer les investissements propres sur notre territoire doivent être mises au point, alors qu’actuellement on ne voit pas très bien où nous allons, il est vital que nous poursuivions les négociations ».

Gouvernements et entreprises s’interrogent donc sur ce qu’il adviendrait du protocole de Kyoto s’il n’était pas transformé en traité international juridiquement contraignant. D’où les exhortations lancées à Milan à l’adresse tant des États-Unis que de la Russie.

« Le protocole est le meilleur instrument juridique et le seul disponible pour lutter contre le changement climatique », a ainsi martelé le commissaire européen à l’Environnement Margot Wallström.

La majorité des parties reste confiante sur une ratification russe. En tout état de cause, « quel que soit son avenir, le protocole de Kyoto a créé des instruments, comme des inventaires, des instruments de flexibilité et des marchés de quotas d’émissions, qui seront toujours utilisables », estime Dominique Dron, qui préside la Mission interministérielle de l’effet de serre (MIES).

En clair, la dynamique est lancée et c’est cela le plus important. De nombreux pays, à l’instar de la France ou du Japon, ont d’ores et déjà lancé des programmes nationaux de lutte contre le changement climatique. Les États-Unis eux-mêmes, tout en rejetant le protocole de Kyoto, se sont engagés dans cette voie avec leurs propres règles du jeu.

Le développement des technologies propres, et leur exportation vers les pays en développement à travers le « mécanisme de développement propre » (CDM), auquel a été consacrée une table-ronde à Milan, apparaît également comme une dynamique bien engagée. Les pays en développement en attendent beaucoup. « Mais donnez-nous des technologies ! », s’exclame ainsi un négociateur chinois du ministère des Sciences et de la Technologie Xuedu Lu, quand on lui demande de réduire les émissions de ses centrales à charbon. La Chine, deuxième pollueur de la planète, a ratifié le protocole de Kyoto, mais n’est tenue à aucun engagement chiffré de réduction de ses émissions d’ici à 2010.

Certains s’inquiètent cependant des conséquences d’une application par les seuls Européens des règles de Kyoto. Les entreprises de l’Union « se retrouveront soumises à des coûts auxquelles d’autres zones importantes du monde échapperont », avertissait par exemple le 15 décembre le ministre italien de la Production Antonio Marzano.

Quand bien même le protocole entrerait en vigueur, on voit mal comment il serait respecté lorsque l’on sait que, en 2010, les rejets de gaz à effet de serre des pays industrialisés dépasseront vraisemblablement de 17% leur niveau de 1990, et ceux des États-Unis de 30%. On sera loin d’une baisse de 5%.

En France, le "plan Climat" reporté
Jean-Pierre Raffarin devait présenter le "plan climat" de son gouvernement le 27 novembre dernier. Il s’agit d’un catalogue de mesures qui doivent permettre à la France de stabiliser ses émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2010
à leur niveau de 1990, conformément aux engagements de Kyoto.

À noter que ce plan devrait normalement s’inspirer de propositions émises par l’Observatoire national des effets du réchauffement climatique (O.N.E.R.C.), présidé par Paul Vergès.

L’annonce de ce plan fut d’abord repoussée au 9 décembre, puis au 15, et enfin à « fin janvier 2004 ». Officiellement, le gouvernement souhaitait se consacrer d’abord aux conséquences des inondations dans le Sud de la France.

Il se trouve que, lors d’une ultime réunion interministérielle d’arbitrage, le 11 décembre, les ministres ne sont pas parvenus à un accord. La ministre de l’Écologie, Roselyne Bachelot, aurait jugé insuffisant le plan, amoindri au fil des arbitrages gouvernementaux.

La taxation des carburants figurait parmi les points litigieux. Par ailleurs, certaines sources reprochaient au plan d’être un inventaire peu lisible.


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