Les conférences du Museum : Océans et climat, par Guy Jacques

De la météo au yaourt à la fraise : solidarité ou barbarie

2 novembre 2006

« Le changement climatique est le problème le plus actuel, le plus urgent et le plus ardu à résoudre » estime l’écologiste marin Guy Jacques, directeur de recherche au CNRS, de passage dans notre île où il a participé au cycle de conférences du Museum d’Histoire naturelle. Ou les humains prennent leurs responsabilités, ou ils réaliseront, dans un nouveau registre, la “prophétie barbare” de Walter Benjamin, écrivant en 1940 que « l’humanité est devenue assez étrangère à elle-même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre ».

La question du réchauffement climatique a pris dans les dix dernières années une place de premier plan. Qu’est-ce que les océans - le nôtre en particulier - peuvent nous apprendre du climat ? À quoi faut-il se préparer ?

- L’Océan Indien est peut-être le moins connu sur le plan climatique, bien que les Britanniques, depuis les stations météorologiques des Indes, aient démontré à partir de 1870 que le climat de l’océan Indien avait une certaine dépendance avec l’océan Pacifique ; qu’ils avaient en commun l’Indonésie, qu’on appelle un continent marin. Pour l’océan Indien, le régime principal est celui des moussons. Son originalité est de ne pas dépasser les 20° de latitude Nord, avec la présence de l’Himalaya. En été boréal, l’Himalaya est un centre de haute pression qui envoie une brise de terre à l’échelle d’un continent. En hiver boréal, les vents de mer envoient des grandes pluies sur les côtes de l’Inde. Dans le sud-ouest de l’océan Indien, le climat n’est pas influencé de façon très marquée par les moussons. Mais le réchauffement climatique, d’une température moyenne estimée dans une fourchette de +1,5° à +6° C dans les cent ans à venir, va avoir pour conséquence plus de chaleur à évacuer et plus de phénomènes violents : soit plus fréquents, soit plus forts, soit les deux. Un cyclone évacue l’excès de chaleur, au delà de 28°C, de l’océan vers l’atmosphère. Donc les zones de formation des cyclones sont connues et on ne voit aucune raison pour que les cyclones n’augmentent pas en intensité. Dans le contexte d’une augmentation de leur fréquence, il y a des régions qui en connaîtront moins. La Polynésie est relativement à l’écart des cyclones, sauf cas de déplacement des hautes et basses pressions - un phénomène qui survient grosso modo tous les 5 ou 6 ans et qui n’est pas lié aux activités humaines.

Nous savons que certaines zones, dans notre région, vont être très exposées. Que pouvons-nous faire ?

- Les deux événements les plus évidents - ceux dont on va voir les dégâts les plus rapides, vont être la fonte des glaces (pôle arctique, Himalaya...) et la montée du niveau des océans, d’environ 50 cm. On sait aussi que les pays les plus peuplés - la Chine, l’Inde - ont une bonne partie de leur population qui vit le long de côtes très basses. Ces populations vont tout avoir : l’augmentation des crues et les inondations, les cyclones... Au Bangladesh, le plus grand delta du monde, le plus menacé, a une population qui n’a pas les moyens de se protéger beaucoup contre l’élévation des niveaux marins. Les Pays-Bas ont un savoir faire, ils ont même gagné des terrains sur la mer. Mais le monde est moins sensible aux morts des pays en développement, même par milliers. Ces pays aussi, et leurs populations, ont conscience du danger climatique. Le point positif dans tout cela, ce sont les accords de Kyoto. En 1995, le Protocole de Kyoto a tenu compte, pour la première fois et de manière rigoureuse, du point de vue des scientifiques. Il a préconisé une décroissance des émissions de gaz à effet de serre, ramenés d’ici 2010 à leur niveau de 1990. Cet accord est officiel - même si les États-Unis, le principal “pollueur“ refuse de signer - mais parmi les pays signataires, la France et le Japon ont pris du retard. Par ailleurs, même aux États-Unis, certains États ont décidé de le respecter. Dans Kyoto 2, le Protocole va concerner aussi les pays en développement, comme la Chine et l’Inde, qui ne voient pas au nom de quel principe on leur interdirait d’exploiter leurs réserves fossiles. Mais la Chine en particulier se rend compte que le réchauffement climatique (+2°C en moyenne) va concerner tout le monde. Le point crucial est que les pays riches ne font pas assez d’efforts...

Quelle autre solution a-t-on que les énergies renouvelables (EnR) et la maîtrise de la consommation d’énergie ?

- C’est ce qui rend pessimiste... Il n’y a aucune énergie de remplacement aux énergies fossiles. On pense au EnR, mais elles ne sont pas assez développées et, au mieux, elles couvriraient 10% des besoins énergétiques. Des pays comme l’Allemagne et le Danemark, qui se sont donné les moyens d’exploiter au maximum au moins l’énergie éolienne, constatent qu’elle ne suffit pas à combler l’augmentation de leur consommation d’énergie. Il y a des préjugés à combattre - concernant par exemple l’hydraulique, qui représente pour l’Afrique un grand potentiel, utilisé à 5% actuellement. En fait il n’y a pas une solution unique : il faut combiner toutes les énergies. On est d’accord que le nucléaire pose problème, mais les pays qui peuvent y avoir accès ne pourront se permettre de s’en passer, y compris les pays en développement - et même si l’on ne peut séparer trop l’énergie nucléaire civile du nucléaire militaire. Le problème est qu’aucune énergie nouvelle connue des scientifiques ne permet de répondre dans les 50 ans au casse-tête énergétique. Les Etats-Unis posent un problème parce qu’ils sont sur une position extrême : ils croient qu’ils vont trouver une solution technique aux gaz à effet de serre. Il n’y a pas d’énergie de remplacement, et donc nous sommes dans une impasse, dont on ne peut sortir qu’en réduisant la consommation énergétique. Beaucoup de scientifiques remettent en cause maintenant “une certaine idée du bonheur” : si sa mesure est le PIB, ce n’est pas la peine d’espérer ; on va droit dans le mur ! C’est l’histoire du yaourt à la fraise, dont une jeune chercheuse allemande a calculé qu’on dépensait, pour le produire, l’équivalent énergétique de 8000 km de transport. Il faut effectivement changer nos habitudes. On peut vivre bien sans avoir 400 variétés de yaourts en libre-service. Le coût de dégradation de l’environnement n’est jamais inclus dans le prix des produits.

Dans cet effort de redéfinition des priorités, nous avons tous la possibilité de nous montrer solidaires, n’est-ce pas ?

- On sait que, même si l’on arrêtait d’émettre des gaz à effet de serre, il y aurait quand même des changements climatiques, pour des raisons de chimie et de lenteur d’évolution. Par contre, il peut y avoir une grande différence entre le fait de continuer au rythme actuel ou de diminuer l’effet de serre par des mesures de moindre émission.
Il est possible de consommer moins, et mieux. Dans la mesure où les dépenses individuelles représentent un tiers des dépenses énergétiques totales, une bonne part du problème est entre les mains de chacun. Chacun peut apporter sa pierre, sans attendre un appel des grandes instances internationales. Des scientifiques ont mis au point un prototype d’habitation qui accumule plus d’énergie qu’il n’en dépense, pour un coût de fabrication de 10% à 15% plus élevé.
Un autre tiers des dépenses énergétiques va au transport. Là encore, il est possible de peser sur les résultats, en développant davantage les transports en commun. On a évalué aussi que si le quart de la population française utilisait des lampes fluoro-compact à très basse consommation, cela permettrait de se passer d’une centrale nucléaire. Il y a des gestes simples - qui ne suffiront pas, mais qui vont dans le bon sens...
On voit ainsi qu’en partant du climat, on en vient à l’idée d’accepter de changer nos modes de vie. Il faut que ce soit les nations les plus favorisées qui donnent l’exemple.

Propos recueillis par P. David


Pour comprendre le climat

Guy Jacques est directeur de recherches au CNRS. Ecologiste marin, il participe depuis sa retraite à de nombreuses actions de vulgarisation scientifique, notamment dans le domaine du climat.
Il a écrit pour une collection trilingue de l’UNESCO “Explique-moi... le climat” (UNESCO/Nouvelle Arche de Noé Editions), dans lequel est expliqué de façon claire et précise « ce que sont les climats, leurs dérèglements, le rôle de l’homme, les outils qu’il a créés pour mieux comprendre sa planète et les perspectives d’avenir » lit-on dans la préface. On y apprend ce que sont les gaz à effet de serre dans l’atmosphère, les différences de climat selon les points du globe et les manifestations météorologiques les plus remarquables - Niño, moussons ou effets de Fœhn -, le rôle des océans, avec le Gulf Stream ou son équivalent dans le Pacifique, le Kuroshio - et celui des forêts.

(www.unesco.org/publishing)


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