Le gaspillage de l’eau au cœur de la politique d’aménagement

Eau à La Réunion : les choix du passé aggravent la crise de l’Est

22 août, par Manuel Marchal

La crise de l’eau impose de revoir les choix d’aménagement hérités du passé. À Sainte-Rose, des volumes importants d’eau de la Rivière de l’Est sont utilisés pour produire de l’électricité avant d’être rejetés en mer. Dans le même temps, le basculement des eaux transfère la ressource de l’Est vers les piscines de la classe privilégiée par le néocolonialisme dans l’Ouest. Alors que l’Est connaît désormais des tensions hydriques, ce gaspillage condamne la classe la plus nombreuse, les pauvres, à souffrir des effets de la crise de l’eau amplifiée par le changement climatique.

Lediagnostic du projet RISC-RA/CLIMAAX (voir « Témoignages » d’hier) prend aujourd’hui une résonance particulière : La Réunion doit se préparer à des sécheresses plus fréquentes et à une insécurité hydrique qui frappera durement les principales agglomérations. Dans ce contexte, certains choix d’aménagement du passé interrogent de plus en plus.

Le gaspillage de la centrale EDF de la Rivière de l’Est

À Sainte-Rose, la centrale hydroélectrique de la Rivière de l’Est symbolise l’un de ces paradoxes. L’eau captée dans la rivière est acheminée vers la centrale située au niveau du littoral. Après avoir fait tourner les turbines, elle est rejetée dans l’océan. Dans le même temps, certaines communes de l’Est connaissent des difficultés d’approvisionnement.
Les données disponibles montrent l’ampleur du phénomène. Un document du Comité de bassin indique que, lorsque le débit de la Rivière de l’Est est inférieur à 8 mètres cubes par seconde, l’intégralité du débit est prélevée par EDF au niveau de la prise des Orgues. L’essentiel de cette eau est ensuite turbiné à Sainte-Rose avant d’être rejeté dans le port. Une estimation publiée en 2025 évoquait un débit moyen de l’ordre de 6 mètres cubes/s, soit près de 190 millions de mètres cubes par an rejetés en mer.
Le problème est celui de la conception d’un système qui sépare totalement la production énergétique de la gestion de l’eau. Après son passage dans les turbines, l’eau douce n’est plus disponible pour les Réunionnais.

Le scandale du siècle avec la route en mer : le basculement des eaux

Ce choix prend une dimension encore plus surprenante lorsqu’on le met en regard du gigantesque chantier du basculement des eaux. Lancé à la fin des années 1980, cet ouvrage a nécessité environ un milliard d’euros pour transférer vers l’Ouest de l’eau captée dans les hauts de l’Est, afin notamment d’irriguer les terres agricoles, aujourd’hui de remplir les piscines de la classe privilégiée dans l’Ouest. L’objectif était de compenser l’inégale répartition des précipitations entre les deux versants de l’île.
Ainsi, d’un côté, La Réunion a dépensé une fortune publique pour faire passer de l’eau de l’Est vers l’Ouest. De l’autre, une partie de l’eau disponible dans l’Est est toujours rejetée à la mer après production électrique. Le basculement des eaux, associé à l’essor de l’irrigation dans l’Ouest, répondait à une logique d’aménagement d’une autre époque. Son principe politique est notamment associé à Jean-Paul Virapoullé qui a poussé à ce chantier très cher pour d’obscures raisons. Mais le changement climatique bouleverse aujourd’hui les données : l’Est, longtemps considéré comme le château d’eau de l’île, connaît lui aussi des déficits et des restrictions. Le projet CLIMAAX souligne précisément que les faibles rendements des réseaux et la précarité touchent largement le pays, tandis que les modes d’approvisionnement créent des vulnérabilités particulières dans l’Est.

Une question de classe

La question est donc simple : faut-il continuer à gérer l’eau selon la géographie et les priorités d’il y a quarante ans, alors que le climat change et que la population augmente ? Le contraste est d’autant plus saisissant que l’eau transférée vers l’Ouest bénéficie à un territoire où les usages privés de l’eau se développent, en particulier son gaspillage par la classe privilégiée par le système néocolonial tandis que l’Est doit désormais apprendre à économiser une ressource qu’il croyait inépuisable. Ce gaspillage condamne la classe la plus nombreuse, les pauvres, à souffrir des effets de la crise de l’eau amplifiée par le changement climatique.
Le CLIMAAX appelle à une adaptation fondée sur la connaissance scientifique. Cela implique aussi de réexaminer les infrastructures héritées du passé. L’urgence n’est plus seulement de chercher de nouvelles ressources : elle est de cesser de gaspiller celles dont La Réunion dispose déjà.

M.M.

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