Parents/enfants, enseignants/élèves : « le pari de la conversation »

Chiche !

28 février 2008

Violents, irrespectueux, grossiers, invivables en société, sans culture, ni valeurs, cancres nés... voilà comment notre société moderne stigmatise la jeunesse d’aujourd’hui. C’est vrai, nos enfants, dès le plus jeune âge, sont mal dans leur peau, dans leur vie, dans leur société (Pause). Leur accorde-t-on encore le temps de la parole ? Est-on réceptif à leurs mots ? Récepteur de leurs maux ? Et si l’on misait sur le pari de la conversation. Chiche !

A Château Morange mardi soir et au Ciné Cambaie le lendemain, Philippe Lacadée, psychanalyste, psychiatre, enseignant à la section clinique de Bordeaux, co-implantateur du CIEN (Centre Inter-displinaire sur l’ENfant) en Métropole, qui en est à sa 6ème ou 7ème visite à La Réunion, était encore là pour échanger avec ces adultes, parents, enseignants, qui cherchent à comprendre l’enfant, l’adolescent. Ces adultes qui cherchent la méthode, l’astuce, “le truc” pour lier le contact avec une génération au vécu bien différent du leur.

Quant l’objet se substitue à la parole

Rassurons-nous, la question n’est pas nouvelle, même si, prérogatives politiques et individualisme grandissant obligent, elle est mise au-devant de la scène. Au 4ème siècle avant J-C, Platon se posait déjà la question de savoir pourquoi les élèves couvrent leurs professeurs d’insultes, ne respectent pas leurs aînés, ne les craignent pas. Selon lui, c’est parce qu’ils veulent être libres. Pour le philosophe Hegel, c’est parce qu’ils veulent apprendre. Si la question n’est pas nouvelle, les référents, la société ont changé, comme le discours des enfants. « Casse-toi, pauvre con », invective notre chef de l’Etat à un citoyen, pensant se mettre à son niveau. « Il ne faut pas s’étonner des répercussions sur nos enfants », accorde Philippe Lacadée, qui s’intéresse beaucoup au langage, révélateur du sujet, et aux conséquences de nos discours ou non-discours sur nos enfants. Car les troubles du comportement, qualifiés comme tels, et qu’ils manifestent en famille, à l’école, entre camarades, ne sont ni plus ni moins qu’une expression instantanée et virulente de leur agitation intérieure, qui trouve un écho dans l’absence de dialogue avec leurs parents et le monde des adultes en général. Oui, la société évolue à grands pas, soucis et travail rongent les adultes, tout va vite, trop vite, et c’est la parole qui est mise sur le banc de touche. Société marchande oblige, l’objet se substitue au livre, à la parole, au temps de conversation. La télé, la game boy, l’iPod, la fantaisie dernier cri : un tas de “rèss trankil” font office de. Nos enfants sont dans l’immédiat, le toujours plus matériel, le palliatif à l’absence.

Cancre, intello... : « des assignations à résidence »

Finies les lectures de papa ou de maman qui, le soir, cultivaient l’imaginaire des enfants, leur fantaisie. A l’école, ils se retrouvent confrontés à un autre ordre : ils sont le réceptacle des apprentissages, censés être le récepteurs des mots. « Are you talking to me ? », interrogeait un humoriste. C’est un peu ça aujourd’hui l’état d’esprit des enfants : tu t’intéresses à moi, c’est nouveau ! Quand on n’a pas l’habitude de manier les mots, ils surgissent alors parfois avec violence. C’est comme un apprenti conducteur qui ne maîtrise pas le démarrage en côte : c’est brutal. « Les enfants réagissent au quart de tour, sur un mot », accorde Philippe Lacadée, rejoignant le vécu des enseignants. N’est-ce pas aux adultes de tempérer, moduler l’échange, de jouer sur la fluctuation de voix ? Sûrement, mais pas facile. Les adultes sont faillibles, autant que les enfants, mais si seulement ils savaient faire jouer leur expérience, savaient encore être des tuteurs, tenus sur une ligne en dépit des précipitations et du sol qui s’effondre sur leur pied. Notre rapport avec les enfants d’aujourd’hui est différent de celui d’hier : d’accord ! Et alors ? Leur place d’enfants doit rester, et leur volonté d’apprendre est, intactes.
Cancre ou intello : assez « des assignations à résidence » qui, selon Philippe Lacadée, étiquettent dès le plus jeune âge nos enfants, les enrayonnent sur les étales du commercialement ou non viables. Arrêtons de donner au jugement de la société nos enfants en pâture, de pousser lesdits cancres, lesdits bagarreurs à se figer sur l’image que l’on a fixée d’eux-mêmes et qui n’est pas eux-mêmes. Faisons leur confiance. Ils ont une âme, un savoir qui leur est propre, rappelle encore le psychanalyste. Prenons un peu de temps pour bavarder avec eux, les considérer, attention légitime à chaque être humain quel que soit son âge. Comment ?
En osant le pari de la conversation expérimenté par la CIEN, en leur permettant, loin de toute démarche psychanalytique, « de devenir acteur non pas du comportement qu’ils développent, mais acteurs des mots ». Il faut, selon Philippe Lacadée, « redonner le don de la parole » car écouter les enfants, c’est entendre ce qu’ils ont à dire, à savoir quelque chose de particulier, propre à l’enfance. Il faut que nous maintenions à l’égard des enfants « une loi accueillante » en ne se posant pas en maître aveugle, mais en écoutant respectueux, qui transmettra ainsi le respect.

Stéphanie Longeras


Expérience du CIEN à l’école primaire Bouvet

“Détak la lang”

En cours de formation, le laboratoire du CIEN de l’école primaire Bouvet, dans le quartier des Camélias à Saint-Denis, expérimente depuis 1 an le pari de la conversation. L’équipe inter-disciplinaire dresse un premier bilan à mi-parcours.

« Comment apaiser ce qui déborde chez chaque enfant ? »

« L’année dernière (2006-2007), les violences se sont intensifiées, les incivilités et incidents ont augmenté à l’intérieur de l’école », explique Salama Caid, enseignante en classe de CE2 à l’école Bouvet. Dépassés par la situation, une poignée de professeurs fraîchement sortis de l’IUFM « se plaignaient beaucoup du comportement des élèves en classe. Ils étaient un peu perdus », note pour sa part Marie-Antoinette Caïlasson, psychologue scolaire au sein du Rased de Bouvet depuis 4 ans. Ni les rencontres avec les parents, ni les mesures d’isolement durant les récréations, ni même les entretiens individuels avec la Direction ne sont parvenus à rétablir le calme. Une question s’imposait alors : « Comment apaiser ce qui déborde chez chaque enfant ? » L’idée de mettre en place un laboratoire du CIEN au sein de l’établissement pour offrir un espace de parole aux enfants s’est imposée. Il fallait tenter le pari de la conversation en inter-disciplinarité ; un pari car, comme le précise Marie-Antoinette Caïlasson, « toute prise de parole contient un enjeu ». Impliqués dans le projet d’école baptisé “Détak la lang” : 6 enseignants de CE2, CM1, CM2, le Directeur de l’établissement, 2 psychologues scolaires et 1 psychanalyste, Michel-Yves Billotte, responsable du CIEN-Réunion, animateur des rencontres avec 15 élèves. Que retiennent les participants de cette première année d’expérimentation ponctuée de 7 conversations et de réunions de travail entre adultes ? La banalisation de la violence chez les enfants.

Un temps de recul et d’expression pour les enseignants

« Ils revenaient toujours à leur vécu très violent », témoigne Salama Caid. Une violence qui s’exprime à travers des signifiants tels que l’argent, le "business", le zamal, la guerre. Et la guerre, c’est aussi pour eux à l’école, dans la cour de récréation où se jouent de nombreux conflits, des luttes de pouvoir et de domination sur l’autre. « Ils ont des difficultés à se nommer, à prendre la parole, retient aussi Michel-Yves Billotte. Ils dévalorisent d’ailleurs leur propre parole comme celles de leurs camarades. Ils parviennent très bien à énoncer des règles, mais ont des difficultés à les respecter ». Cette expérience a également révélé les difficultés éprouvées par le corps enseignant à exprimer leurs propres demandes, à mettre des mots sur leurs doutes, leurs questionnements. Comment favoriser la prise de parole chez l’élève ? Jusqu’où peut-on aller vers cet enfant qui ne devrait être qu’élève ? Et que faire maintenant que nous les avons écoutés ? « Nous avons organisé des rencontres en dehors de l’école et du temps scolaire qui ont permis aux enseignants de prendre un peu de recul et d’exprimer eux aussi ce à quoi ils étaient confrontés », explique la psychologue scolaire.
Christian Anavé, enseignant en classe de CM2, confie que ce temps accordé à la conversation avec les élèves a aussi été l’opportunité de se retrouver entre collègues pour partager leurs expériences. « Les enfants sont moins indulgents, ils réagissent au quart de tour et ce ne sont pas des cas isolés, mais cela se retrouve au niveau de la classe. Ils n’arrivent pas à vivre en société, à se respecter », analyse-t-il.
L’expérience du laboratoire se poursuit cette année. La première conversation s’est tenue la semaine dernière et les élèves sont de plus en plus nombreux à vouloir y participer. Il faut néanmoins en retenir 15 qui ne sont pas forcément parmi les élèves dits en difficulté. Un engouement positif qui témoignage que l’écoute permet déjà à l’enfant de dénouer sa parole, de libérer ses mots.

Stéphanie Longeras


Questions complémentaires à Philippe Lacadée

« Infantilisation généralisée des parents »

On ne laisse plus les enfants vivre leur enfance

Michel-Yves Billotte note que les enfants rencontrés en conversation disent vouloir « une école différente dans sa forme », « une belle école », pour reprendre leur expression. Pensez-vous, comme le Professeur Hubert Montagner, que l’école ne tient pas suffisamment compte du rythme de vie des enfants ne leur permettant pas ainsi d’y trouver un lieu d’apprentissage en plus d’être un lieu de transmission des savoirs ?

- Cette question du rythme de vie doit être maniée avec prudence. Dès le début de son éducation, l’enfant est obligé d’en passer par la demande de l’autre, par le sein, le pot, l’oralité... Il y a une sorte de rencontre entre le rythme propre de l’enfant et celui qu’on lui impose : il doit consentir à lâcher quelque chose. L’éducation, c’est apprendre à un enfant ce qu’il doit faire et ne pas faire ; il faut que l’enfant tienne compte de ce qu’on lui demande. Il est vrai aussi qu’il faut toujours pouvoir réinventer l’école. A chaque rentrée, il faut tenir compte du type d’élèves pour effectivement prendre en compte leurs singularités, et ce, dès l’école maternelle. La rencontre ne peut pas s’établir de façon anonyme à travers les programmes, c’est pourquoi les petites unités, les petites écoles et les enseignants formés sont importants. A l’IUFM, je leur apprends justement l’importance des premières relations avec l’enfant, ce qu’on ne leur enseigne justement pas. On ne nous apprend pas ce que c’est qu’un enfant.

L’école : « c’est une violence pour eux, alors ils attaquent »

Au-delà, on axe les priorités éducatives sur l’apprentissage des « fondamentaux » au détriment des activités d’éveil, artistiques, culturelles... et même sportives. Elles sont pourtant structurantes pour l’enfant, de même que le temps accordé à la conversation. Non ?

- Effectivement. Il y a quelque chose de spontané chez l’enfant : c’est le jeu. Même pour lui, apprendre les « fondamentaux » tels que la langue, il faut passer par le jeu pour qu’il puisse rencontrer un adulte qui joue avec lui. Justement, dans le collège Pierre Sémard à Bobigny, au sein duquel j’interviens depuis 4 ans, la danse et l’expression corporelle comme le hip-hop sont des supports d’enseignement, et ça marche. Les enseignants parlent de miracle. Les professeurs aussi sont plus disponibles, plus présents. Figés avec des programmes qui ne correspondent justement pas au rythme des enfants, ils se sentent alors plus à l’aise, plus réceptifs.

Sujet d’actualité s’il en est, on s’inquiète beaucoup de la violence chez les jeunes, qu’elle soit physique ou verbale, dans et en dehors de l’école. Ne sont-ils pas en fait en colère ? Et cette colère ne révèle-t-elle pas surtout un profond mal-être chez eux ?

- Tout à fait, et ce mal-être intervient très tôt. On assiste à une sorte d’infantilisation généralisée des adultes qui ne permettent pas à leurs enfants, dès le plus jeune âge, de vivre leur enfance. C’est une forme de démission des parents qui n’accordent plus de temps pour être avec leurs enfants, pour leur permettre de créer leur imagination. On substitue cette absence par des objets (la télé, les jeux vidéos, le matériel) et les enfants ne savent plus du coup ce que c’est que rencontrer quelqu’un. Arrivé à l’école, quand on veut leur apprendre des choses, ça les angoisse, c’est une violence pour eux, alors ils attaquent. Ils voient les professeurs comme des empêcheurs de vivre et beaucoup d’enfants se sentent même humiliés.

« Il faut respecter la langue de l’enfant »

Accorder un temps de pause dédié à la conversation au sein de l’école nous ramène à La Réunion à la question de la langue créole, de la langue maternelle de la majorité des élèves qui ne l’assument pas sereinement, car dévalorisée au sein du système éducatif.

- Il y a justement un chapitre dans mon bouquin* qui traite de cette question. J’ai pu constater au collège de Bobigny et dans différentes banlieues de Bordeaux que les jeunes inventent entre eux une langue, mélange de différents créoles. La question n’est pas de leur dire d’arrêter de la parler car pour eux, cette invention est une façon d’exister. Une fois qu’on leur a dit oui, il faut essayer de les faire entrer dans ce que j’appelle « la langue du sens commun ». Il faut respecter la langue de l’enfant, celle rencontrée dans sa famille, mais l’aider à rentrer dans la langue. Cela peut justement se faire dans ces moments de conversation qui s’avère très efficaces sur cette question.

J’aurais encore une foultitude de questions à vous soumettre tant le sujet est passionnant, mais une dernière plus générale sur la psychanalyse : dérange-t-elle encore, et si oui, pourquoi ?

- Si elle a dérangé, c’est parce qu’elle a été mal présentée par certains psychanalystes, comme une interprétation qui dira la vérité. Grâce au travail de Lacan, cette perception a beaucoup évolué. La psychanalyse travaille beaucoup sur la question du corps, du langage, du rapport du sujet avec son corps, ses sentiments et de l’interaction entre les deux. La psychanalyse ne traite pas de la question du père, de l’Oedipe, elle va au-delà. J’insiste beaucoup sur la langue. Tout être humain l’utilise, a besoin d’en passer par la langue, et c’est elle qui nous aide à comprendre son symptôme.

Entretien (pour le plaisir du sujet) SL

* “L’Eveil et l’Exil”, ou les enseignements psychanalytiques de la plus difficile des transitions : l’adolescence ; éditions Cécile Defaut (20 euros). Dédicace de l’auteur ce samedi à l’amphithéâtre Génevaux de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Saint-Denis à 9 heures 30.


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