Précarité des étudiants de l’Université à La Réunion à cause d’un abandon par l’Etat

La classe dominante a intérêt à fermer l’Université aux classes populaires

26 août, par Manuel Marchal

Tout titulaire du premier grade universitaire, le baccalauréat, a le droit d’accéder à l’Université qui est un ascenseur social. Mais la classe dominante y voit un risque de voir sa progéniture concurrencée par des jeunes des classes populaires plus compétents grâce à leur cursus universitaire. La classe dominante a donc intérêt à affaiblir l’université et à restreindre son accès pour les classes populaires afin de préserver la structure de classe par l’héritage.

L’université, en théorie, incarne l’ascenseur social républicain : tout titulaire du baccalauréat a le droit d’y accéder. Mais dans les faits, cet accès formel cache des mécanismes de sélection sociale, la précarité étudiante en est le vecteur principal.

Verrouillage à La Réunion

À La Réunion, ce verrouillage est particulièrement visible. L’insularité, la vie chère à cause de la surrémunération, le manque de logements adaptés aux revenus des Réunionnais et l’insuffisance des bourses agissent comme des filtres économiques qui écartent d’office les étudiants issus des milieux populaires, même brillants. Lorsque plus de la moitié des étudiants sautent des repas, que les loyers absorbent l’intégralité des ressources et que le recours aux sugar daddies — une prostitution où des étudiantes acceptent une contrepartie financière d’un homme riche plus âgé (loyer, courses, frais d’inscription) en échange de compagnie, puis de relations sexuelles devient une solution de survie, ce n’est pas un hasard : c’est le résultat d’un désengagement progressif de l’État dans le financement de l’enseignement supérieur et du logement étudiant.

Lutter contre le maintien de la structure de classe

Les classes dominantes ont tout intérêt à maintenir ce système. En affaiblissant l’université publique — sous-financement chronique, salaires des enseignants-chercheurs en stagnation, places CROUS insuffisantes — elles rendent l’accès aux études longues de plus en plus coûteux et sélectif. Les jeunes des classes populaires, qui ne peuvent compter ni sur un héritage ni sur un réseau familial, se heurtent à un plafond de verre économique : ils décrochent ou s’orientent vers des filières professionnelles courtes, laissant les filières d’excellence (médecine, droit, lettres, sciences, grandes écoles) aux enfants de la bourgeoisie créole, qui bénéficient de soutiens financiers et de stages non rémunérés mais payés par les parents.
Ce phénomène est amplifié à La Réunion par l’éloignement géographique et le coût du transport vers la France pour les concours, ce qui renforce l’enclavement social. Les revendications de l’UNEF — revalorisation des bourses, construction de logements sociaux, encadrement des loyers — ne sont pas seulement des demandes matérielles : elles visent à rétablir l’égalité des chances et à briser ce cercle vicieux où la précarité devient un outil de reproduction sociale.
L’histoire montre que lorsque l’université est forte et accessible, elle permet à des talents issus de tous les milieux d’émerger. À l’inverse, en la fragilisant, on enferme les jeunes dans leur condition d’origine. La crise réunionnaise n’est donc pas un accident conjoncturel, mais le symptôme d’une politique délibérée de sous-investissement qui, sans le dire, protège les privilèges. Pour inverser la tendance, il faudrait non seulement augmenter les bourses, mais aussi repenser le financement de l’enseignement supérieur comme un bien commun, et non comme un marché où seuls les plus riches peuvent concourir.

M.M.

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