Education-Formation

Le créole à l’école ou l’école créole ?

Débat de société

Témoignages.re / 24 août 2004

Mardi dernier, le recteur de l’Académie de La Réunion faisait sa rentrée scolaire sur les ondes de RFO Radio. Il disait que contrairement aux sections de langue orientale qui se développent, l’enseignement de la langue créole ne fait pas beaucoup d’adeptes au sein de l’Académie et remporte même peu de succès auprès des parents. La veille déjà, lors de sa rencontre traditionnelle de pré-rentrée avec la presse, il expliquait ce constat par le fait que "ce n’est pas le créole qui va permettre une ouverture au monde".
Néanmoins, "si les familles et les élèves manifestent davantage d’intérêt pour l’enseignement du créole, nous suivrons. Collèges et lycées ont leur autonomie pour demander une autorisation auprès du rectorat", ajoutait-il encore. Concernant l’enseignement du mandarin, la création des sections de langue orientale permet d’offrir une valeur ajoutée au programme scolaire. Elle n’entrave pas l’apprentissage des autres langues fondamentales, mais vient s’ajouter au programme, un peu comme un module ou une langue optionnelle. Par contre, le créole est mis directement en concurrence avec l’anglais et l’espagnol. Il est en effet demandé aux élèves, après concertation avec leurs parents, de choisir entre l’anglais, l’espagnol ou le créole. La concurrence est rude pour notre langue maternelle et face à un tel choix, les parents préfèrent logiquement opter pour une langue internationale. D’autant plus que l’apprentissage du créole à l’école reste un sujet tranchant, souvent mal compris.

La faute à la langue

Partant de ce constat, et afin de relancer le débat sur la langue, RFO-Radio, proposait à ses auditeurs jeudi dernier de s’exprimer librement sur le thème : "Le créole à l’école : pour ou contre ?" Au fil des interventions - laissant apparaître dans leur majorité beaucoup de contre, voire des refus catégoriques s’agissant du créole écrit -, il est apparu que la langue maternelle des Réunionnais est accusée de bien des maux.
D’accord pour un créole parlé, comme à l’heure actuelle, mais dès qu’il franchit la cour de l’école de la République, il est la cause de l’échec scolaire et même de la délinquance. Autoriser le créole à l’école reviendrait à perturber les élèves, les fausser dans leur apprentissage de la seule langue fondamentale pour leur avenir et leur réussite : le français. Oui à la langue créole du folklore, celle de la culture, de la musique, mais non à la reconnaissance du ferment omniprésent de notre identité, du lien fort de notre cohésion sociale : le Kréol.
Chacun a bien sûr la liberté de s’exprimer, de faire part de ses craintes, de ses suggestions pour nourrir et fertiliser le débat. Mais il est un peu dommage que le créole et le français soient si souvent et automatiquement opposés, réduits à des choix et non envisagés comme l’opportunité d’un bilinguisme riche et fédérateur.
Comment parvenir, grâce à l’enseignement, à rendre ces langues complémentaires et non les placer continuellement en concurrence ? Comment faire du créole un outil pour apprendre le français, et non le renier dès le passage dans le système scolaire ?
Elle est encore présente dans de nombreux esprits, cette époque où l’on interdisait fermement de parler sa langue maternelle dans les salles de classes, où il fallait lutter pour dénier la spontanéité de son parler, sous peine de passer au coin.

Kréol & français

Lors du débat, il n’a malheureusement pas été souligné le cas de la petite enfance qui souvent ne connaît que sa langue maternelle avant son entrée dans le système scolaire. Le cas de ces enfants qui ne comprennent pas ce qu’est une addition expliquée avec un +, mais qui, dès que l’on utilise un “mèt ansanm”, rejoignent le lot des enfants sans difficulté.
Pourquoi instituteurs et professeurs n’utiliseraient-ils pas déjà le créole comme vecteur d’enseignement du français, pour qu’enfin, les élèves dissocient d’eux-mêmes les deux langues, en douceur, sans frustration ni confrontation, pour parvenir à parler un français et un créole corrects ?
Mais peut-être tous les professeurs ne comprennent-ils pas le créole ? Alors plus qu’un débat relatif au créole à l’école, pourquoi ne pas enfin envisager l’école créole, un enseignement adapté aux particularités linguistiques, identitaires et culturelles de notre île et de ses habitants ?
Le débat se poursuit et à ceux qui pourraient regretter que cet article ne soit pas écrit en créole (qu’importe la graphie)... Zistorézon, akoz pa ?

Estéfany