Education-Formation

« Les élèves peuvent bien plus que ce qu’ils osent faire »

Maîtriser le français sans nier le créole : un enjeu pédagogique majeur

Témoignages.re / 24 août 2007

Bien qu’elle ne figure pas parmi les priorités académiques, chaque année, lors de l’accueil des nouveaux professeurs affectés dans l’Académie, la langue créole reste le sujet incontournable. Vendredi dernier, un seul petit quart d’heure a été dévolu à Evelyne Pouzalgues, Inspectrice Pédagogique Régionale (IPR), pour susciter une prise de conscience des enjeux pédagogiques liés à la prise en compte de la spécificité linguistique réunionnaise.

Comme Evelyne Pouzalgues l’a elle-même souligné en ouverture de son intervention, c’est « une gageure » que d’engager en si peu de temps une réflexion autour de la langue maternelle. Un piège ouvert à la caricature. Il faut pourtant donner un cadre de référence à ces 680 nouveaux enseignants, tenter de susciter leur intérêt, leur curiosité, eux qui vont s’immerger, sans filet, au cœur d’une langue régionale bien vivante.

Déficit d’observations scientifiques

« La langue régionale est ici vivante. C’est une différence fondamentale avec les autres régions de France », a en effet précisé Evelyne Pouzalgues. A la différence des générations précédentes, les élèves d’aujourd’hui sont rarement des Créoles unilingues, et si la langue maternelle demeure la langue de communication de la plupart d’entre eux, ils ne sont pour autant hermétiques au français. Forcée de constater qu’« il n’y a pas d’observations scientifiques du comportement langagier dans les établissements réunionnais », l’IPR constate néanmoins que dans un certain nombre d’écoles maternelles, les plus petits « comprennent peu le français ». Il semblerait (et le conditionnel est important) que chez la majorité des élèves issus de milieux favorisés, il y a encore des familles qui excluent l’opportunité du bilinguisme ; alors que dans les milieux plus défavorisés, à la maison, dans le quartier et à l’école, le créole reste la langue de communication, du partage. Mais là encore, « aucune enquête, observation scientifique solide ne permet de définir quelle part provient d’un problème linguistique, quelle part revient au social », insiste Evelyne Pouzalgues. Au risque d’être caricaturale, l’IPR a fait le choix de ne pas occulter ces aspects visant à définir la situation linguistique réunionnaise, même s’ils peuvent donner lieu à des interprétations hâtives et stigmatisantes. En présence des autorités académiques, peut-être était-ce une façon pour elle d’inviter à engager des études plus approfondies qui permettraient de dépasser le stade de l’approximation et des idées reçue ?

« Attitude de retrait dans l’apprentissage du français »

Un point, en revanche, qui ne fait aucun doute : la proximité du créole et du français conduit à passer d’une langue à l’autre sans toujours faire la distinction. Sur le plan lexical, la proximité des deux langues induit des confusions : faux amis, glissements sémantiques d’une langue à l’autre*. D’où l’intérêt pour ces enseignants d’être attentifs et curieux quant au fonctionnement de la langue créole, même si l’absence de grammaire normée peut rendre (pour l’instant du moins) leur démarche plus difficile. Comme le souligne encore l’IPR, les parents ont aussi des difficultés à distinguer les deux langues qu’ils « maillent » sans s’en rendre compte, donc des difficultés à guider leurs enfants. « Il est vrai aussi que la connaissance métalinguistique n’est pas tout à fait au point », concède encore Evelyne Pouzalgues. Après avoir soulevé rapidement la question de l’inter-langue, le phénomène de diglossie a eu aussi sa place dans l’intervention. « Pour des raisons historiques et sociales, parents et enfants gardent souvent l’idée que la langue créole est inférieure. Ils ont honte de parler créole, voire se sentent incapables de parler français. Cette diglossie conduit à une attitude de retrait dans l’apprentissage du français ». Sur le volet de la psycholinguistique abordé ici par l’IPR, l’infériorisation de la langue maternelle a des conséquences sur le comportement langagier des élèves. Evelyne Pouzalgues précise que deux types de réactions sont observables chez les adolescents en classe : « La peur de parler français ou le refus de s’exprimer en français qui se traduit soit par une attitude provocatrice, en réponse au sentiment de ne pas en avoir le droit, soit par le repli ». Dans les faits, un élève qui parle français en classe peut être victime de l’exclusion des autres élèves, de leur moquerie.

« Reconnaître le créole comme une langue »

Que faire quand un élève répond correctement, mais en créole ? Que faire quand il s’efforce de parler en français, mais de façon incorrecte ? Que faire encore quand il se maintient isolé au fond de la classe ? Comment l’amener à s’exprimer ? Ce n’est pas en 3 minutes qu’Evelyne Pouzalgues aura pu proposer à l’assistance des pistes d’action pédagogiques en fonction de la diversité des cas rencontrés. Néanmoins, elle en a tracé le socle. « Il y a deux principes pour fonder une action pédagogique qui doivent fonctionner de façon conjointe :
1) Etre vigilant à ce que le français reste la langue d’enseignement ;
2) Reconnaître le créole comme une langue et pas comme une déformation du français. Même si eux-mêmes
(les élèves) la déprécient, la langue reste pour eux un marqueur d’appropriation sociale ».
Evelyne Pouzalgues a invité les professeurs à « une observation attentive au quotidien » des différents comportements langagiers en classe, à veiller à ce qu’ils n’aient pas le sentiment d’être corrigés en termes de bien ou mal parler, ce qui pourrait avoir pour effet de les bloquer. « Il faut accepter l’expression en créole » et demander une reformulation en français. « Les élèves peuvent bien plus que ce qu’ils osent faire », a encore soutenu l’IPR qui invite au respect de la langue maternelle, à engager des recherches personnelles sur la langue. « Il ne faut pas considérer ça comme un devoir, une corvée, mais comme quelque chose d’extrêmement intéressant, au contact des élèves, des créolophones ». Pour le second degré, un stage de seulement deux jours est ouvert aux enseignants qui souhaitent aller au-delà de ces 15 minutes d’intervention. « Si vous êtes Métropolitains, il n’est pas utile de chercher à parler créole. Ce n’est pas ce qui vous est demandé, mais vous aiderez les élèves par votre curiosité constante sur le créole ». Enfin, rappelant que l’option créole a fait son entrée dans l’Education nationale en 2000, même si les élèves ne se bousculent pas (« et il faut analyser pourquoi »), c’est déjà « le symbole d’une reconnaissance de la langue créole par l’Education nationale qui peut contribuer à situer la place de deux langues et à les faire aimer ».

Stéphanie Longeras

* Pour étoffer le propos d’Evelyne Pouzalgues, qui a eu peu de temps pour proposer des exemples, et soutenir que cette référence au phénomène d’inter-langue est très importante pour les nouveaux enseignants, citons l’exemple de l’une des “Zistwar Tikok” de Christian Fontaine. Une maîtresse francophone essaie de disperser un rond d’enfants amassés autour d’une bataille dans la cour de l’école : « Je vous ai dit dégagez, vous m’entendez ? ». A ces mots, l’attroupement se resserre, non que l’autorité de la maîtresse soit remise en cause, mais parce que “dégager” en créole est plutôt une invitation à se presser, et dans ce cas, à resserrer le rond ! C’est toujours bon à savoir.


Réactions

• Céline, 25 ans, professeur de français affectée en “Classe contrat”

« Je ferai de mon mieux pour les aider »

Après une année d’enseignement à Lille, où elle a des amis réunionnais, Céline a demandé son affectation à La Réunion dans une “Classe contrat”. Elle tenait à travailler avec des élèves en difficulté. En Métropole, elle enseignait à des primo arrivants venant du Maghreb, du Sénégal, d’Asie. « Ils souffraient de l’étouffement de leur langue maternelle. J’ai le sentiment qu’il en est de même ici ». Céline dit avoir beaucoup apprécié l’intervention d’Evelyne Pouzalgues dans laquelle elle se retrouve. Même si l’« on ne peut pas dire que l’on soit très préparé » à affronter la réalité locale, Céline a commencé à se documenter, à référencer les manuels sur la langue créole qui lui permettront d’être aux plus près des difficultés des élèves, de « partir de leurs acquis pour leur donner l’envie de maîtriser le français ». « Je comprends que l’on puisse penser qu’un Réunionnais aurait davantage sa place auprès de ces élèves, mais je ferai de mon mieux pour les aider ».

• Elsa et Julien, couple pacsé, tous deux professeurs de Sciences-éco

« La langue fait partie intégrante de la richesse culturelle de La Réunion »

Julien est déjà venu à La Réunion dans le cadre d’un voyage d’échange avec une classe de CM1 de Sainte-Clotilde. « Cette expérience m’a beaucoup marqué et j’en garde un excellent souvenir », au point de postuler avec sa compagne pour faire un bout de chemin ici. Outre la présentation de la situation « utile, mais un peu beaucoup » (dans le catastrophisme), Elsa retient elle aussi de cette matinée l’intervention sur le créole d’Evelyne Pouzalgues. « C’était très bien, et cela correspond à la façon dont nous nous situons par rapport à la langue. Même si du lycée au collège en passant par la Maternelle, la problématique de la langue maternelle n’est pas la même, nous sommes curieux de la découvrir, d’apprendre des expressions. La langue fait partie intégrante de la richesse culturelle de La Réunion, on ne peut le nier ».