A propos d’une loi “révisionniste” du 23 février 2005

Non à l’enseignement d’une histoire officielle coloniale

5 avril 2005

On pense parfois avoir tout vu, tout entendu, en matière de réécriture de l’Histoire, de révisionnisme et de négationnisme. Mais il en reste toujours, malheureusement, à découvrir. Le dernier exemple en date est récent et il est particulièrement choquant, car il touche à l’histoire coloniale de la France et il constitue un “mensonge officiel” cautionné par un texte de loi. Une loi du 23 février 2005 portant sur ’la reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés’.

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Dans son édition du 26 mars dernier, le journal “Libération” donne les précisions suivantes : "Cette loi vise essentiellement à indemniser les harkis et leurs familles et leur accorder une certaine reconnaissance de la part de l’État français qu’ils ont servi". Mais l’article 4 de la loi ne s’en tient pas là. Après une phrase plutôt bateau - "les programmes de recherche universitaire accordent à l’histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu’elle mérite" -, mine de rien le texte bascule : "Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit".

On croit cauchemarder ! Mais on peut, après s’être frotté les yeux, relire le passage, il est bien fait mention, dans un texte de loi adopté par l’Assemblée Nationale et le Sénat, et publié dans le Journal Officiel de la République française, du "rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord".

S’il ne s’agit pas là d’une tentative honteuse de révisionnisme d’État, de quoi s’agit-il ? "L’Assemblée glorifie la colonisation en douce" titre “Libération”. Le plus “incroyable”(1), c’est que cet article 4 de la loi du 23 février soit passé inaperçu jusqu’à ce que des universitaires historiens lancent, un mois plus tard, une pétition pour obtenir l’abrogation d’urgence de cette loi, car, écrivent-ils (“Le Monde” du 25 mars 2005) :
" - elle impose une histoire officielle contraire au respect de la liberté de pensée au cœur de la laïcité,

- elle impose un mensonge officiel sur les crimes, sur les massacres allant parfois jusqu’au génocide, sur l’esclavage, sur le racisme... en ne retenant que le rôle "positif" de la colonisation".

Ce "mensonge officiel" est à rapprocher d’un récent article publié par “Le Monde” du 19 mars 2005 qui présentait des témoignages d’anciens combattants algériens mettant directement en cause, pour sa participation aux séances de torture, le lieutenant Maurice Schmitt, qui termina sa brillante carrière comme chef d’état-major des armées de la République (2). Dans son éditorial du même jour, sous le titre "L’histoire et le déni", “Le Monde” écrivait ceci : "De fait, la vérité historique, si elle n’est pas encore reconnue par tous, est établie. La torture faisait bien partie d’un système de répression généralisée en Algérie, pratiquée bien avant (...) le 1er novembre 1954. L’historien Pierre Vidal-Naquet a montré comment trois ministres du gouvernement Guy Mollet ont donné l’ordre de torturer afin de (...) conserver l’Algérie à La France". Et l’éditorialiste de conclure : "La France se doit d’assumer officiellement cette histoire avant d’écrire une nouvelle page franco-algérienne, sous la forme d’un traité d’amitié".

"Assumer officiellement cette histoire"... C’est exactement le contraire qui vient de se produire : l’histoire coloniale est falsifiée par un texte législatif ! Les tentatives de servir aux jeunes générations une Histoire officielle de la République coloniale, revue et corrigée dans le sens de cette loi lamentable du 23 février, doivent être combattues sans relâche (3).

Alain Dreneau, Le Port

(1) ... mais l’est-ce vraiment ?
(2) Le général Schmitt, aujourd’hui à la retraite, récuse en bloc ce qu’il appelle de “l’affabulation” !
(3) Citons à ce propos l’ouvrage très intéressant de Françoise Vergès, Pascal Blanchard et Nicolas Bancel “La République coloniale” (Éd Albin Michel 2003). Également “Le credo de l’Homme blanc” d’Alain Ruscio (Éd. Complexe, 2002)


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Témoignages - 82e année


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