36 % de personnes âgées à La Réunion en 2050

Note sommaire de réflexion en marge du Colloque Vieillesse et vieillissement

5 juin

Le 9 juin 2026 l’Université de La Réunion accueillera le Colloque Vieillesse et vieillissement. Arnold Jaccoud a adressé hier une Note sommaire de réflexion dont voici le contenu.

À La Réunion, en 2050, sur une population totale de près d’un million et cent mille habitants, la population senior est présagée à 371 000 personnes, soit 36 % de la population. Parmi eux, le nombre de personnes âgées de 75 ans ou plus triplera, passant de 43 000 personnes en 2020 à 124 000. Un quart des habitants aura 60 ans ou plus, une proportion deux fois supérieure à celle de 2013.

Tous âges confondus, pratiquement nulle part les politiques publiques ou les représentations sociales ne considèrent les personnes âgées ou vieillissantes comme une catégorie sociale intégrale, susceptible de produire :
- de la richesse économique,
- du savoir-faire et de la connaissance polytechnique
- de l’implication sociale, civique et relationnelle (déterminante)
- de la créativité intellectuelle et culturelle
- de la contribution pédagogique et andragogique (essentielle)
- de vraies alertes relatives aux exigences morales et aux forces de l’esprit.

On voit les vieux, et ce colloque ne semble pas le démentir, surtout comme sujets / objets d’aide, de prise en charge ou de recherche. On les range généralement dans un ensemble marginal de plus en plus étalé, affecté par des dépendances croissantes auxquelles la partie dite « active » de la société devra bien faire face. Ils ne sont jamais présents en tant qu’acteurs sociaux actifs, partenaires et responsables, mais la plupart du temps comme fardeau à assumer ou comme bénéficiaires de prestations. Et dans l’attente de leur disparition inéluctable, on leur suggère toutes sortes d’activités et d’occupations dont l’attrait peut par ailleurs varier.

Sous la désignation de « retraités », et pensionnés en tant que tels, ils se trouvent assignés par principe à une exclusion de toute contribution collective massive à une société vivante en évolution continue. La conséquence est que l’on considère cette population vieillissante globalement surtout au travers des déficits progressifs qui l’attendent : pertes, manques, fragilités, déficiences, précarités, handicaps et pathologies de toute nature, ce qui entraîne de façon évidente les comportements et projets d’aide, d’accompagnement, de « prise en charge », empreints d’empathie et de technologies modernes…

Cette cruelle réalité qui semble guetter la plupart d’entre nous impose et justifie la nécessité de recherches constantes pour faire face aux problèmes… Dans un domaine complexe et délicat, où se mêlent et s’emmêlent toutes sortes de considérations familiales, affectives, culturelles, sociales et économiques, la moindre des choses est de s’occuper de nos aînés. Nous leur devons bien ça !

Ils ne sont pourtant pas qu’un poids et qu’une responsabilité. Loin de là !

De l’utilité évidente des vieux

Par leur nombre en accroissement ininterrompu :
• Ils sont une ressource inépuisable et un terrain d’étude et d’application pour tout le secteur de la recherche médicale, sociale, médico-sociale, la mise au point patiente de protocoles sanitaires, l’expérimentation de modes de vie, de consommation et d’habitat…

• Ils sont une ressource inépuisable pour la création d’emplois multiples : emplois domestiques, aides à la personne, repas à domicile, auxiliaires de vie sociale, aides-soignants en gérontologie, aides médico-psychologiques, infirmiers, thérapeutes (ergo… kiné…), psychomotriciennes, diététiciennes… On trouve même des opérateurs de téléassistance spécialisés auprès de personnes âgées. Et la liste n’est pas près d’être close.

• Ils sont une ressource inépuisable pour alimenter les vastes domaines de la « silver économie », destinée spécifiquement aux personnes âgées et qui représentait en 2021 en France 130 milliards d’euros. Il s’agit là bien sûr de la quasi-totalité des activités sociales, économiques, industrielles, culturelles dont elles bénéficient. Habitat compris.

Les piliers d’un avenir vivant chez les seniors

Dans une configuration sociétale dans laquelle les seniors représenteront un quart de la population globale, on n’échappe pas aux questions fondamentales que l’on sera amené à poser et à résoudre aussi bien individuellement que collectivement. Quatre d’entre elles peuvent nous arrêter ici, plus que très sommairement résumées :

• La première concerne le cadre de vie. « Le bonheur perso, c’est quand rien ne change ! ». Il devrait assurer à chacune et chacun l’aménagement d’un habitat peuplé de ses repères familiers, de ses habitudes, ou alors de ses choix personnels pour les modifier, offrant bien-être matériel, avec un vrai confort dépourvu non pas de stimuli, mais de stress « négatif », une tranquillité affective fondée sur des liens intimes réguliers, des conditions économiques assurant une sécurité sans faille, un environnement social stimulant et valorisant, où on est et se sent utile, où on obtient la considération dont on a besoin, un entourage qui sollicite et dope ses activités physiques, intellectuelles, relationnelles, un cadre institutionnel et administratif respectueux, proscrivant mépris et humiliations.

• La seconde question a trait au maintien ou à l’acquisition d’un statut social gratifiant, même modeste. Statut social collectif des seniors, statut social personnel de la personne âgée. « Madame, Monsieur » et certainement pas papi, mamie, tonton, en dehors de sa famille.

• La troisième touche à la dignité de l’action personnelle et non dépendante, le plus loin possible, parce que « si tu fais à ma place, tu me tues »

• La quatrième est celle de l’utilité sociale. primordiale pour le maintien de la santé mentale. « Qui veut encore de moi ? » Castel écrivait « On ne fonde pas de la citoyenneté sur de l’inutilité sociale »

Ce sont là des piliers déterminants d’un bien-être porteur de sens, à la fois direction et signification. Ils devraient faire l’objet de la recherche fondamentale en matière de psychologie sociale des seniors et en gérontologie. Mais qui s’y consacre ? Il serait par ailleurs évidemment mensonger de prétendre qu’on ne fait rien pour les vieux. Les nombreux clubs locaux de personnes âgées, les plans seniors municipaux ou du département démontrent le contraire. Mais le loisir, la convivialité, les activités d’occupation ne peuvent à elles seules conférer une consistance suffisante à une vie humaine finissante.

La quête d’un sens à donner à son existence personnelle est certainement présente jusqu’à la fin
de chaque itinéraire de vie : « Pour quoi et pour qui ai-je vécu jusqu’à maintenant ? Qu’ai-je réalisé qui me rend heureux — heureuse ? » Et en considérant ce qui peut encore advenir : « Pour quoi et pour qui puis-je continuer à exister ? Comment est-ce que je vais accomplir la suite de ma vie ? »

Cette note sommaire ne saurait s’interrompre sans que soit souhaité à chacune et chacun d’entre nous, au bout de notre route, la plénitude de pouvoir reconnaître et affirmer, collectivement : « Voici quelle est notre contribution active et créative à notre société. » Et individuellement : « À tout instant de ma vie, je suis exactement à l’endroit où je veux être ! »

Arnold Jaccoud


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