Energies

300 dollars d’aujourd’hui le baril de demain

L’inéluctable baisse de production de pétrole approche

Manuel Marchal / 14 août 2007

Le 11 mai 2006, l’Institut français des pétroles organisait une conférence-débat intitulée ’Les pics pétrolier et gazier : conséquences et enjeux’. Principaux enseignements des communications des scientifiques : la production ne pourra que décliner d’ici 20 ans au plus tard. Conséquence : le prix du baril dépassera largement les 200 dollars, soit plus de 3 fois son prix actuel, en attendant la mise en place d’énergies de substitution. Autrement dit, l’âge du pétrole bon marché est derrière nous, et la seule certitude concernant le prix des carburants est une hausse inéluctable.

« Un plateau de production plutôt qu’un pic ». La date du pic de production ne fait pas non plus l’unanimité : prévu entre 2010 et 2020 par les membres du club de l’ASPO (Association for the study of Peak Oil and Gas), il est envisagé au plus tôt pour 2024 par l’USGS (United Sates Geological Survey). Pour Yves Mathieu, un pic de production technique lié aux manques d’équipements pourrait se produire entre 2006 et 2009, situation qui pourrait être repoussée vers 2028, date du déclin géologique, en utilisant plus de pétroles haute technologie. Pour cet expert, il n’y aura pas vraiment de pic, mais plutôt un plateau de production survenant entre 2010 et 2028 au plus tard. Selon lui, la production ne devrait pas dépasser les 100 millions de barils par jour contre les 85 actuels. On pourrait encore extraire de l’ordre de 50 millions de barils par jour en 2050, mais ces hydrocarbures proviendront essentiellement des pétroles dits de haute technologie.
S’agissant du pic de production gazier, les différents experts s’accordent à peu près sur les mêmes dates. Avec une croissance annuelle mondiale de la demande de 2%, il sera atteint en 2025, et en 2020 avec une croissance de 3%. Mais le gaz offre encore des perspectives prometteuses en exploration qui pourraient éloigner le pic jusqu’à 2035.

10 à 20 ans de crise

Pierre-René Bauquis, Professeur associé à l’Ecole du pétrole et des moteurs, avance un prix d’équilibre du baril à long terme après le pic : 100 dollars le baril (en dollars/2000).
Ce prix atteindrait même 200 à 300 dollars dans les années qui précéderont le pic ou dans les années suivant immédiatement celui-ci. Soit 10 à 20 ans de crise, le temps de mettre en œuvre des énergies de substitution et les différentes politiques qui permettront d’absorber le choc : développement des économies d’énergie, du nucléaire et des renouvelables.
Prenant l’exemple des transports, Pierre-René Bauquis explique que le monde aura besoin de 4 milliards de tonnes équivalent pétrole (Tep) pour satisfaire la demande mondiale de mobilité en 2100. Pour lui, il ne faut pas compter sur le véhicule à pile à combustible et à hydrogène qui ne sera pas dans la course pour des raisons économiques, mais plutôt sur les véhicules hybrides rechargeables. On utiliserait alors pour les transports, à l’horizon 2100, 1 milliard de Tep en provenance des hydrocarbures naturels qui resteront, les biocarburants et les carburants "Fischer Tropsh" pourraient fournir un autre milliard de Tep, tandis que les deux autres milliards seraient fournis par une combinaison entre de nouveaux hydrocarbures de synthèse (hydrogène d’origine nucléaire combiné à du carbone produit à partir de la biomasse) et de l’électricité (grâce aux hybrides rechargeables).
La survenue des pics pétrolier et gazier va aussi modifier fondamentalement l’industrie mondiale.
Après 2030, les prix du gaz et du pétrole ne seront plus liés aux cartels, ni à l’OPEP, mais aux prix de leurs substituts. Le déclin du pétrole durera tout au long du 21ème siècle et au-delà. Et Pierre-René Bauquis de conclure : « Ce sera paradoxalement l’âge d’or du pétrole et du gaz, avec des prix élevés relativement stables, une période très bénéfique pour les pétroliers, les industriels du parapétrolier, les fournisseurs, et les instituts de formation et de recherche du secteur ». Ce qui fait dire au scientifique : « Si j’avais des enfants en âge d’étudier, je leur conseillerais le pétrole, le gaz, ou le nucléaire ».

Un mode de vie insoutenable

Pour Bertrand Château, Président de Enerdata, le choc pétrolier ne se contentera pas de transformer notre industrie, « il entraînera aussi de profondes transformations sociétales, à l’instar du couple pétrole-automobile qui a révolutionné les modes de vie ». Si l’on suit l’évolution de la démographie et des comportements, les besoins de services énergétiques vont croître inéluctablement d’une manière considérable dans les années à venir, passant à plus de 2 fois et demie le niveau de 2000. Selon Bertrand Château, 3 paradigmes (ensemble cohérent de technologies, de modes d’organisation et de comportements) sont possibles à l’échelle du siècle pour faire face à cette croissance des besoins de façon durable : la poursuite du paradigme fondé sur les énergies fossiles, un paradigme fondé sur le nucléaire et un paradigme fondé sur les renouvelables. Mais il insiste : « quel que soit le paradigme, l’efficacité énergétique en sera un élément central seul à même de découpler en partie la croissance de la demande commerciale d’énergie de la croissance des besoins ».
Et comme base à tous ces paradigmes, une constante : « Les modes de vie et de consommation des pays industriels ne sont pas soutenables à l’échelle du monde ».

M.M. avec Institut français du pétrole