Energies

L’État, par son double discours, ruine durablement l’alternative

Centrale Thermique du Port

Témoignages.re / 1er décembre 2007

L’Instance locale de Concertation (ILC) constituée pour débattre du projet de remplacement de la centrale thermique du Port s’est réunie déjà trois fois depuis la fin septembre. Lors de la dernière rencontre, le 7 novembre, une alternative technologique a été défendue par l’ARER... et pratiquement passée sous silence. On y a pourtant fait la démonstration que tout en étant équivalente sur le plan de la production énergétique, “l’alternative chauffe-eau solaire” (CES) présente de nombreux avantages. Une centrale au fuel est-elle vraiment « d’intérêt public » et si non, pourquoi le proclamer, si ce n’est pour mieux verrouiller la solution finale ?

Le silence orchestré autour de l’alternative présentée et chiffrée par l’ARER lors de la dernière réunion de l’Instance locale de concertation (ILC), sur le projet de remplacement de la centrale thermique du Port, est de très mauvais augure, alors que la fin de la “concertation” approche et qu’il n’est donné aucun signe que EDF reverra son projet pour l’infléchir vers une solution plus respectueuse des projets énergétiques de La Réunion. Et qui se lève pour les faire respecter ? Dans les semaines qui viennent de s’écouler, on n’a pas entendu une voix, parmi celles qui ont le pouvoir de négocier, pour défendre le PRERURE contre les visées d’EDF.
Pour mémoire, rappelons qu’EDF veut construire dans le port-est, en remplacement d’une centrale thermique de 125 MW appelée à fermer en 2010, une centrale thermique au fuel de 206 MW - ramenée (verbalement) à 160 MW lors d’une précédente réunion. Selon nos informations, ce serait la seule concession consentie.
Mais même revue à la baisse, le projet de centrale d’EDF reste très coûteux et très polluant. C’est ce qu’a démontré l’ARER en chiffrant deux options : une “option fossile” de 206 MW et une “option chauffe-eau solaire” composé d’un mix fuel + solaire, avec une centrale de remplacement de 125 MW et la mise en place de 160.000 chauffe eau solaires sur 5 ans. L’ARER a procédé à une évaluation énergétique du supplément de puissance installée : de 125 MW à 206 MW, c’est un peu plus de 80 MW supplémentaires - l’équivalent de deux turbines à combustion du type de celles en baie de la Possession - correspondant, sur un fonctionnement annuel de 3000 heures, à une dépense énergétique de 240 Giga Watt/heure sur un an.
Poursuivant sa démonstration, l’ARER assure qu’un chauffe-eau solaire évite de dépenser 1500 kw/h, d’où la proposition d’installer 160.000 chauffe-eau solaires pour éviter le différentiel énergétique des 240 Giga Watt/heure.
L’ensemble de la proposition de l’ARER est un comparatif chiffré entre l’option fuel de EDF et l’option “mix”. Et l’avantage va nettement à la deuxième option.

Une économie d’1 milliard d’euros sur 20 ans

En termes de pollution, le projet EDF représente un écart de plus de 1,5 million de tonnes de CO2 émises tous les 10 ans, pour un coût combustible de 720 millions d’euros sur dix ans (et plus de 1,4 milliard sur 20 ans).

Par rapport à “l’option fuel” de EDF, l’option CES est bénéficiaire sur 10 ans du seul point de vue des investissements de départ et des économies de combustible fossile. Sur 20 ans et selon ces mêmes critères, elle fait économiser 300 millions d’euros. Et si l’on prend en compte les facteurs connexes - les crédits d’impôts aux particuliers, les prêts bonifiés remboursés, l’allègement du réseau électrique réunionnais, les emplois créés, etc... - une approche véritablement globale montre que l’option C.E.S fait économiser environ 1 milliard d’euros sur 20 ans.
Du point de vue de l’énergie produite, l’option CES est équivalente à l’option fuel et elle génèrerait même une énergie de 37 GigaWatt/heure en plus, par an.

Stabiliser les Energies renouvelables à un seuil significatif

Mais surtout, cette option permet de stabiliser à 36% la part des énergies renouvelables dans le “mix électrique” réunionnais, à l’horizon 2012, alors que l’option fuel la ramène à 29%, rendant moins crédible le plan I.L.E-Verte 2030 appuyé par le président Sarkozy, et les objectifs régionaux du PRERURE qui visent l’autosuffisance électrique à cette même date. Une autre différence majeure tient au nombre d’emplois induits : l’option C.E.S permet d’en créer 1.000 de plus en cinq ans, par rapport à l’option fuel.
Autre atout important : en dégageant 5 ha de terrain près des quais du port-est, à fort potentiel économique et à partir des gains économiques de l’option solaire, il serait possible de développer des projets industriels et de recherche. Par exemple pour valoriser l’eau profonde australe, comme cela se fait à Hawaï, où un projet de cette nature apporte une valeur ajoutée très élevée. Cela pourrait aussi intéresser les recherches en aquaculture de l’A.R.D.A. Concernant l’énergie thermique des mers, l’ARDA a proposé la création d’un Institut européen de recherche sur l’Océanothermie (IERO), sur le modèle des technologies développées à Hawaï et au Japon, ouvrant deux voies de recherche, dont une - à 15 ou 20 ans - aurait pour objectif de trouver une alternative mondiale aux énergies de base fossiles et nucléaires.

Double langage et faux-fuyants

Mais qui veut réellement de cette alternative ? Pas la Préfecture, qui n’arrive pas à faire passer les mesures réglementaires attendues à l’appui d’une politique conséquente de maîtrise de l’énergie.
Si on voulait d’ici 2010 arriver à une maîtrise de la consommation qui serait du même ordre que l’accroissement de la production, pour qu’on n’ait plus besoin de ces centrales, il faudrait un démarrage en 2008 de l’opération “100% de chauffe-eau solaire” et une réglementation thermique pour tous les bâtiments. S’il y avait réellement une volonté politique forte de l’Etat - relayée par EDF au niveau d’une expérimentation pour l’île de La Réunion -, il faudrait au minimum tester dans l’île ces deux objectifs de l’isolation thermique et des chauffe eau solaires.
Or les pouvoirs publics tergiversent depuis huit ans devant la première mesure - qui devrait faire partie des négociations pour la LOPOM - et se taisent devant une alternative qui permettrait de donner à la seconde un champ d’expérimentation à la hauteur des recommandations faites pour limiter les émissions de gaz à effet de serre.
Ce qui se profile derrière la centrale d’EDF - surdimensionnée même à 160 MW - c’est une explosion anarchique de la climatisation - que rien ne vient réglementer - des importations de voitures maintenues à grande échelle et donc aucun effort pour développer des transports en commun écologiques.
EDF s’abrite derrière une “commande de l’Etat” dont les termes sont tout sauf transparents et l’Etat laisse faire, contre tous les engagements pris encore dernièrement lors du Grenelle de l’Environnement. Ce double discours ruine durablement la politique régionale des énergies renouvelables inscrite au PRERURE.
Et le plus grave n’est-il pas qu’il ne s’est pas élevé une voix en provenance de la Région, ces dernières semaines, pour s’opposer à ce qui ne va pas tarder à apparaître comme un meurtre prémédité ? Que font les élus de leur devoir d’insurrection devant un projet aussi funeste pour les finances des collectivités locales que pour l’environnement et la santé publique ? EDF laisse-t-il place à une autre voie qu’une levée en masse des citoyens ?
Au moment où, d’habitude plus vigilants, nous, communistes, célébrons le centenaire de la naissance de Léon de Lépervanche, il nous faut craindre de réaliser sous peu - si nous continuons à ne pas réagir - que nous aurons défendu la politique des Energies renouvelables comme Lépervanche a défendu le chemin de fer...

P. David