Derrière les fuites dans les réseaux, des choix politiques

La crise de l’eau à La Réunion favorisée par des décennies de sous-investissement

11 juillet, par Manuel Marchal

La crise de l’eau à La Réunion ne relève pas uniquement des entreprises délégataires car les décisions d’investissement, de rénovation des réseaux et de construction des infrastructures appartiennent avant tout aux collectivités. Les pertes importantes dans les canalisations (environ 35 % de l’eau potable) sont le résultat décennies de sous-investissement. Garantir le droit à l’eau passe d’abord par des choix politiques et une modernisation des réseaux alors que les collectivités propriétaires des réseaux ont des ressources financières limitées.

À chaque nouvelle coupure d’eau, à chaque épisode de turbidité ou à chaque hausse de facture, les critiques se tournent spontanément vers les entreprises privées qui exploitent le service. Pourtant, selon un ancien professionnel du secteur ayant exercé pendant plusieurs décennies à La Réunion, cette lecture est largement incomplète.
Son témoignage invite à déplacer le regard : la crise de l’eau ne serait pas seulement celle des exploitants, mais d’abord celle des choix politiques et des investissements publics : « Les entreprises appliquent les contrats. Elles ne décident pas seules de construire une usine ou de remplacer des kilomètres de canalisations ».

Les collectivités propriétaires des canalisations

Le service de l’eau repose sur des contrats passés entre les collectivités et les entreprises délégataires. Qu’il s’agisse d’affermage ou de concession, les règles sont fixées à l’avance.
Les investissements lourds — renouvellement des réseaux, construction d’usines de traitement, création de nouveaux captages — relèvent des communes ou, désormais, des intercommunalités.
Les élus locaux disposent d’une compétence essentielle dans la politique de l’eau.

Affermage ou concession : une différence essentielle

L’ancien professionnel souligne l’importance de distinguer les différents modes de gestion du service de l’eau.
Dans un contrat d’affermage, les investissements restent principalement à la charge de la collectivité, tandis que l’entreprise assure l’exploitation quotidienne du réseau.
Dans le cadre d’une concession, l’exploitant peut financer certains travaux, en contrepartie d’une rémunération intégrée au contrat. La collectivité décide alors d’augmenter le prix de l’eau.
Cette distinction est souvent ignorée du grand public, ce qui entretient la confusion sur les responsabilités.

Réseaux vieillissants, investissements retardés

Une partie importante des infrastructures réunionnaises accuse aujourd’hui son âge avec d’importantes fuites.
Canalisations anciennes, réseaux parfois mal entretenus, ouvrages nécessitant une modernisation : ces difficultés ne sont pas apparues du jour au lendemain.
Selon cet ancien professionnel, de nombreux techniciens alertaient depuis longtemps sur la nécessité d’investir durablement dans les équipements. Ces alertes n’auraient pas toujours été suivies d’effets. La crise actuelle est le résultat d’années de sous-investissement plutôt que d’une fatalité.

Comprendre ce que l’on paie

Le témoignage rappelle également une réalité souvent ignorée des usagers : la facture ne correspond pas uniquement à la consommation d’eau potable.
Une part importante concerne l’assainissement, c’est-à-dire la collecte et le traitement des eaux usées. Dans certaines communes, cette part représente même une proportion très importante de la facture finale.
Pour beaucoup de familles, cette distinction reste mal connue, alimentant un sentiment d’incompréhension face au coût du service.

Sensibiliser les usagers

Lors de la mise en service de nouveaux logements, les occupants doivent également être informés du fonctionnement des réseaux d’eau potable et d’assainissement. Il arrive que certaines personnes utilisent les installations de manière inadaptée en jetant des déchets dans les réseaux, ce qui provoque des dysfonctionnements et augmente les coûts d’entretien. Un travail de sensibilisation est donc indispensable.
Au cours de sa carrière, notre interlocuteur raconte avoir participé à l’accompagnement d’habitants nouvellement raccordés au réseau d’assainissement.
L’objectif était d’expliquer le fonctionnement des installations et d’éviter que des déchets soient jetés dans les canalisations, provoquant des obstructions et des coûts supplémentaires pour les collectivités.
« Beaucoup de personnes n’avaient jamais été raccordées à un réseau collectif. Il fallait leur montrer ce qu’il était possible de faire… et surtout ce qu’il ne fallait pas faire », raconte-t-il.

L’eau : bien commun qui exige de la transparence

Au-delà des aspects techniques, ce témoignage pose une question de fond : celle de la gouvernance de l’eau.
Qui décide des investissements ? Qui fixe les priorités ? Qui contrôle l’exécution des contrats ? Et surtout, les citoyens disposent-ils de toutes les informations nécessaires pour comprendre ces choix ?
Pour l’ancien professionnel, il est important que les contrats de délégation soient davantage connus du public et que les collectivités rendent compte de leurs décisions : « Il faut regarder ce que prévoient réellement les contrats et quelles responsabilités incombent aux élus », insiste-t-il.

Un enjeu majeur pour La Réunion

Dans un contexte marqué par le changement climatique, les sécheresses récurrentes et la pression démographique, la question de l’eau dépasse largement le cadre d’un simple service public.
Elle renvoie à des choix d’aménagement du territoire, de solidarité entre les communes et de gestion d’un bien commun indispensable à la population.
Le témoignage recueilli rappelle enfin qu’aucune solution durable ne pourra être trouvée sans une volonté politique forte, des investissements à la hauteur des besoins et une information transparente des citoyens.
Car au-delà des polémiques, c’est bien le droit à une eau de qualité pour tous les Réunionnais qui est en jeu.

M.M.

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