Les îles australes françaises, sanctuaire écologique ? - 1 -

6 septembre 2007

Cap au sud vers les îles australes françaises : les îles Crozet, l’archipel de Kerguelen, les îles Amsterdam et Saint-Paul. Comme Europa, ces îles font partie des TAAF (Terres Australes et Antarctiques Françaises). Elles abritent un patrimoine naturel exceptionnel et sont au coeur d’enjeux écologiques majeurs, comme la gestion des stocks halieutiques, le problème des espèces exotiques envahissantes et le changement climatique. Vous pourrez lire ci-dessous une présentation de ces enjeux, écrite à l’occasion de la récente mission de l’UICN dans les îles australes françaises.

Les îles australes françaises sont réparties en 3 groupes dans le sud de l’Océan Indien à mi-chemin entre l’Afrique du Sud et l’Australie. Elles font partie des Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF), qui incluent aussi la Terre Adélie sur le continent Antarctique et les Iles Eparses de l’Océan Indien occidental. Relativement peu connues du grand public, les îles australes françaises sont pourtant des lieux spectaculaires, qui abritent certaines des dernières grandes scènes de vie sauvage de notre planète.

Les îles Crozet (500 km2) sont composées de cinq îles volcaniques dont la plus élevée atteint 1.050 m d’altitude. Le climat, typique de la zone subantarctique, est particulièrement venteux et pluvieux, avec une température moyenne de 5°C.

L’archipel de Kerguelen est composé de plus de 300 îles et îlots couvrant 7.200 km2, soit une superficie voisine de celle de la Corse. D’origine volcanique, les îles Kerguelen ont un relief escarpé et un littoral très découpé, dont la longueur totale équivaut à celle des côtes de France métropolitaine. Le point culminant est le Mont Ross (1.850 m). Le climat est proche de celui des îles Crozet.

L’île Amsterdam (54 km2 point culminant à 881 m) et l’île Saint-Paul (8 km2, point culminant à 268 m) sont situées 1.500 km plus au Nord, vers le 38ème parallèle, et sont éloignées l’une de l’autre d’une centaine de kilomètres. Balayés par des vents souvent violents et des pluies régulières, ces 2 cônes volcaniques jouissent cependant d’un climat tempéré (13°C) avec une faible amplitude saisonnière.

Les îles australes sont certaines des îles les plus isolées au monde et n’ont pas de population humaine autochtone. Leur population est constituée exclusivement des membres de missions scientifiques et techniques installées sur les différentes bases. La base principale est celle de Port-aux-Français à Kerguelen (60 à 100 personnes selon la saison, 50 bâtiments à usage d’habitation, d’ateliers ou de laboratoires). S’y ajoutent la base Alfred Faure à Crozet (18 à 30 personnes), et Martin-de-Viviès à Amsterdam (environ 20 personnes).

L’importance écologique de ces îles repose à la fois sur l’originalité de leurs milieux terrestres, l’ampleur de leur domaine maritime, et leur importance majeure pour les oiseaux et mammifères marins. Elles ont également aujourd’hui un rôle de sentinelles face aux effets du changement climatique.

Des milieux terrestres originaux

Les îles Crozet et Kerguelen sont situées dans les "quarantièmes rugissants". La fréquence et la violence des vents jouent un rôle déterminant sur la nature des communautés végétales. Dépourvue d’arbres et d’arbustes, la végétation est surtout localisée sur les versants protégés des vents dominants, et dominée par trois espèces (l’azorelle, l’acaena et le chou de Kerguelen) qui forment un paysage bien particulier, propre aux îles subantarctiques. Ces milieux naturels sont fragiles, et souvent menacés par les espèces végétales et animales introduites. Sur la grande terre et plusieurs grandes îles de Kerguelen, ils ont été bouleversés par les animaux introduits par l’homme (lapins, rennes, rats...). Heureusement, certaines îles de l’archipel de Kerguelen et les îles Crozet présentent encore des milieux terrestres relativement ou très préservés.

Les îles Saint-Paul et Amsterdam sont soumises à des conditions climatiques plus clémentes. Amsterdam était à l’origine couverte d’une forêt de phylicas (Phylica nitida), seul arbre autochtone des îles australes françaises, entre 100 et 250 m d’altitude. De nombreux incendies et l’introduction des bovins en 1871 (dont l’effectif a atteint jusqu’à 2 000 têtes) ont complètement modifié le paysage. Jusqu’à une époque récente, la flore originelle et quelques phylicas relictuels se maintenaient au-dessus de 250 m d’altitude, là où le pâturage devient plus occasionnel. Depuis 1988, suite à l’éradication des bovins sur la partie sud de l’île et à un programme de replantation du phylica, la végétation autochtone refait son apparition sur les sites les moins dégradés.

Les communautés terrestres des îles australes sont relativement pauvres, mais l’endémisme est élevé : à Crozet, 90% des invertébrés sont propres à la région subantarctique de l’Océan Indien et 55% ne sont présents que sur cet archipel.

Un vaste domaine maritime

Les îles australes françaises possèdent une grande Zone Economique Exclusive (ZEE) de 1.750.000 km2, qui inclue certaines des zones de l’océan Austral les plus riches en vie marine. Les stocks halieutiques y sont parmi les derniers encore relativement préservés à l’échelle mondiale, et sont exploités par des bateaux légaux, mais aussi par des illégaux. L’activité porte en particulier sur la légine australe, poisson prédateur des profondeurs à forte valeur commerciale, qui est pêché à la palangre.

La France a mis en place une politique exemplaire de lutte contre la pêche illégale, qui repose sur la surveillance par satellite, la présence régulière de la marine nationale sur la ZEE française, et la collaboration avec l’Australie et l’Afrique du Sud. Parallèlement, des contrôleurs de pêche indépendants ont été placés sur les bateaux légaux, dont les quotas de pêche sont fixés par arrêté du Préfet des TAAF sur avis du Muséum National d’Histoire Naturelle.

La lutte contre la pêche illégale et le contrôle de la pêche légale en effet sont des enjeux majeurs, à la fois pour préserver la ressource et pour limiter l’impact des palangriers sur les oiseaux marins. La pêche à la palangre est en effet directement responsable du déclin de presque toutes les espèces d’albatros et de grands pétrels dans les TAAF (déclin des 2/3 pour certaines espèces).

Ce phénomène qui touche tout l’océan Austral a été à l’origine d’une campagne mondiale demandant que des mesures techniques soient prises (voir www.savethealbatros.com). Au cours des 10 dernières années le problème a été quasiment résolu pour les albatros dans les eaux françaises, mais il subsiste pour certains pétrels. Des travaux sont en cours pour tenter d’y remédier, l’une des pistes envisagées étant l’utilisation de casiers.

Les îles des oiseaux...

Ce qui frappe avant tout le visiteur abordant une de ces îles australes, c’est la richesse et la densité de la faune présente sur les côtes. Ces îles sont presque le seul lieu de reproduction possible pour de nombreuses espèces sur une immense surface océanique. Elles sont donc le domaine des oiseaux et des mammifères marins, dont les concentrations sont remarquables et reflètent la richesse de l’environnement marin environnant.

En matière d’oiseaux marins, les îles Crozet et Kerguelen battent tous les records. Avec respectivement 34 et 33 espèces s’y reproduisant, elles abritent les communautés les plus diversifiées au monde. Les effectifs peuvent être considérables, atteignant plusieurs millions d’individus. A elles seules, les îles Crozet accueillent environ 25 millions d’oiseaux nicheurs. Les biomasses y sont les plus importantes au monde : 60 tonnes d’oiseaux au km2 !

Les oiseaux les plus nombreux sont les manchots. Quatre espèces sont prédominantes dans les îles australes : le Royal, le Papou, le Gorfou Sauteur et le Gorfou Doré (ou Macaroni). Ils forment d’immenses colonies pouvant rassembler des dizaines voire des centaines de milliers d’individus. Les îles australes abritent également au moins 8 espèces d’albatros. Les autres oiseaux se répartissent entre pétrels (25 espèces), cormorans, skuas, goélands, sternes, damiers du Cap... et deux espèces aux habitudes plus terrestres : les chionis et les canards d’Eaton.

L’île Amsterdam abrite quant à elle la plus grande population d’albatros à bec jaune au monde et la seule population d’Albatros d’Amsterdam, espèce endémique dont l’unique site de reproduction actuel est le Plateau des Tourbières, à 600 m d’altitude. Cette espèce dont il n’existe qu’environ 40 couples nicheurs est considérée en danger critique d’extinction par la Liste Rouge de l’UICN.

Le Canard d’Eaton est lui aussi strictement endémique, et beaucoup de sous-espèces (comme le Cormoran des Kerguelen) le sont également. Les TAAF abritent plus de 50 % de la population mondiale de sept espèces ou sous-espèces d’oiseaux marins.

La protection de ces espèces représente un enjeu important à l’échelle mondiale. Quatre menaces principales pèsent sur les oiseaux des îles australes : les prises accidentelles de la pêche à la palangre, la surpêche, les espèces introduites dans certaines îles (notamment les chats et les rats), et enfin le changement climatique, qui risque de déplacer de plusieurs centaines de kilomètres vers le sud les ressources alimentaires de nombreuses espèces, comme par exemple celles du manchot royal.

... et des mammifères marins

Outre les oiseaux, trois espèces de pinnipèdes se reproduisent sur les côtes des îles australes françaises : Eléphant de mer, Otarie de Kerguelen, Otarie subantarctique d’Amsterdam. Ces populations ont subi jusqu’à la fin du 19ème siècle d’importants prélèvements de la part des chasseurs. Aucune n’a cependant disparu, et elles sont probablement encore aujourd’hui en train de se reconstituer. 400.000 éléphants de mer se reproduisent chaque année à Kerguelen, et les otaries d’Amsterdam sont aujourd’hui 40.000 à 50.000, alors qu’il en restait moins d’une centaine lors d’un comptage effectué en 1956.

Enfin, neuf espèces de cétacés ont été rencontrées autour des îles Kerguelen, avec notamment une sous-espèce endémique très commune dans les eaux côtières : le Dauphin de Commerson. Crozet, Kerguelen et Amsterdam accueillent aussi une population d’orques qui viennent chasser principalement les jeunes éléphants de mer, les otaries et les bancs de poissons.

À suivre...

Jean-Philippe Palasi
UICN - Bureau Régional pour l’Europe


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