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par le Dr Raymond Vergès

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Redonner aux personnes âgées leur place essentielle dans la société à La Réunion

Semaine bleue

samedi 8 octobre 2022, par Manuel Marchal


Au même titre que la jeunesse, les personnes âgées sont une richesse pour préparer l’avenir de La Réunion. Mais une telle conception se heurte au capitalisme dominant qui vise à créer des besoins artificiels devant être satisfaits au plus vite, afin d’augmenter les profits des actionnaires. Ce système pousse à la mise à l’écart des aînés qui sont majoritairement pauvres financièrement à La Réunion. Remettre en cause ce modèle importé d’Occident est donc plus que jamais une nécessité, afin que le « vivre ensemble » soit une réalité à La Réunion en reconnaissant aux personnes âgées la place essentielle qui leur revient.


La Semaine bleue se traduit par nombreuses manifestations à destination de nos aînés. Il s’agissait au départ en 1951 en France d’une « Journée des vieillards » destinée à organiser des quêtes pour améliorer la situation des personnes âgées. Lui succédèrent « la Semaine des vieillards », puis « la Semaine nationale des retraités, des personnes âgées et de leurs associations ». Le nom de « Semaine bleue » date des années 1990 indique le site web qui lui est consacré.
Avec les années, des opérations de convivialité s’y sont ajoutées. Cette manifestation permet donc pendant une semaine d’accorder aux personnes âgées une place plus importante.

La majorité des retraités dans la classe des pauvres

Dans notre île, les plus de 60 ans font majoritairement partie de la classe la plus pauvre. Cela s’explique par une situation de chômage massif qui dure depuis des décennies. Cela a poussé au maintien d’une économie informelle importante. Or, un travailleur non déclaré ne cotise pas à la Sécurité sociale, avec pour conséquence une retraite très faible. Dans ces conditions, le revenu mensuel le plus élevé est le minimum vieillesse qui se situe aux alentours du seuil de pauvreté. Mais beaucoup préfèrent ne pas le solliciter. Ils craignent que l’héritage qu’ils souhaitent transmettre à leurs descendants soit récupéré par la Sécurité sociale, au titre du recours sur succession. Jeudi dernier, Laurent Blériot, président de la CGSS Réunion a indiqué que le seuil de ce recours a été relevé à 100000 euros. Mais avec la hausse des prix de l’immobilier, le prix d’une maison et du terrain attenant dépasse souvent cette valeur, ce qui complique le recours au minimum vieillesse.

Impact négatif d’un modèle importé d’Occident

Compte tenu de l’assimilation à la France, la situation des personnes âgées évolue de manière singulière à La Réunion par rapport à celle observée chez nos voisins. Suivant le modèle occidental importé dans notre pays, des enfants n’hésitent pas à abandonner leurs parents à partir d’un certain âge. Le passage à la retraite signifie en effet une baisse des revenus perçus. Le développement des EHPAD illustre aussi l’importation à La Réunion d’un secteur économique florissant en France pour ses actionnaires au détriment de la qualité de vie des pensionnaires et des conditions de travail des salariés. Bien souvent, la pension est insuffisante pour payer l’hébergement. Les pouvoirs publics arrivent alors à la rescousse pour payer la somme manquante.
Cette politique découle du capitalisme qui considère qu’une personne âgée n’est plus productive : elle doit être mise à l’écart de la société dans ce système. En France, beaucoup de ces aînés finissent leur vie dans la solitude dans un EHPAD, abandonnés par des enfants pour qui la préoccupation est le décès le plus rapide de leurs parents afin de pouvoir se partager l’héritage au plus vite.

Le « tout-EHPAD » impossible à La Réunion

Selon l’INSEE, un Réunionnais sur cinq avait plus de 60 ans au 1er janvier 2022, soit environ 175000 personnes. En 2050, cette proportion devrait atteindre un Réunionnais sur quatre, soit une estimation de 250000 personnes âgées de plus de 60 ans. Cela signifie une augmentation de plus de 50 % en moins 28 ans. Pendant ce temps, la croissance générale de la population sera de moins de 20 %. La Réunion aura donc un visage totalement différent, avec les plus de 60 ans qui seront aussi nombreux que les moins de 25 ans, comme en France aujourd’hui.
Lors de la présentation de la Semaine de la Fraternité et des Solidarités organisée à partir de lundi par la Mairie de Saint-Denis, le président de la CGSS Réunion a indiqué en substance qu’il sera impossible de reproduire à La Réunion le modèle des EHPAD qui a cours en France. Les délais de construction sont importants : 7 ans en moyenne entre la décision de construire et la mise en service. Avec la croissance rapide de la population des plus de 60 ans, ces délais amènent à rechercher une alternative à de mode de vie importé.

Rôle central des personnes âgées dans une société développée

Pour Laurent Blériot, cette impossibilité rend d’autant plus importante la nécessité de préserver une tradition à La Réunion : les personnes âgées vieillissent au sein de leur famille
Dans une société où ils sont intégrés, les aînés ont en effet un rôle central. Ils sont les dépositaires d’une expérience et d’une histoire des luttes qui sont des atouts pour construire un pays solide, avec un peuple qui sait d’où il vient. C’est une base pour construire la société d’un pays développé.
Au même titre que la jeunesse, les personnes âgées sont une richesse pour préparer l’avenir. Mais une telle conception se heurte au modèle dominant qui vise à créer des besoins artificiels devant être satisfaits au plus vite, afin d’augmenter les profits des actionnaires. Remettre en cause ce modèle est donc plus que jamais une nécessité, afin que le « vivre ensemble » soit une réalité à La Réunion en reconnaissant aux personnes âgées la place essentielle qui leur revient.

M.M.


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Messages

  • « Les politiques publiques qui concernent les seniors doivent devenir l’affaire des seniors »

    Cette idée, à peine esquissée ici, découle directement et logiquement de l’anticipation convaincante décrite par Manuel Marchal.

    • Ce n’est peut-être pas une déferlante, mais un réunionnais sur cinq de plus de 60 ans dans 20 ans ans, ça représente tout de même un enjeu sociétal important ! Si j’en juge les dimensions, en qualité et en quantité, des thématiques évoquées aujourd’hui dans les milieux qui s’y intéressent, avec les propositions qui découlent de leur traitement, l’absence d’une véritable instance coordinatrice (en dehors des problématiques médicales) me paraît être un des obstacles les plus évidents à toute évolution de la situation des personnes âgées dans le département et de leur représentations mentales et sociales.

    • La cohérence et la coordination des politiques publiques concernant les seniors impliquent, me semble-t-il, cette instance susceptible d’impulser les initiatives et les programmes d’action en faveur de ces générations. Elles devraient se construire sous la responsabilité des seniors. Bien plus que les discours humanistes et les réflexions philosophiques, ce sont les actions qui feront sauter les tabous et les préjugés à l’égard des vieux, aussi bien que chez les vieux eux-mêmes. « An anfang, war die Tat » Goethe. Il s’agit d’agir avec et sur l’environnement global, social et sociétal, sur les registres clé : politique – culturel – économique – psychosocial.

    • En outre, pour tempérer les contradictions possibles entre les besoins d’interventions publiques et les besoins d’autonomie des seniors, la gestion doit avec bonheur en être confiée aux seniors eux-mêmes.

    • Il est utile selon mon point de vue que soit prise l’initiative de la création d’un Conseil régional (ou départemental) des Seniors. En interaction permanente avec les administrations publiques concernées, il doit être constitué essentiellement de seniors compétents et actifs dans les domaines qui seront traités de façon évolutive ! Doté de prérogatives, de ressources humaines et financières et de pouvoirs réels d’agir, il contribuerait de façon efficace à la réhabilitation du statut éminent (et oublié !) des personnes âgées dans le champ social.

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