Economie

Conflore : l’agriculteur au centre de la filière

Un fonctionnement basé sur la transparence et la concertation

Manuel Marchal / 1er août 2020

Dans la zone artisanale de Petite Île, une unité de transformation de conflore est au coeur d’une organisation où la place centrale est occupée par l’agriculteur. C’est un modèle en rupture avec le système des sociétés coopératives, et il met à l’honneur le conflore, une matière première réunionnaise.

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Cela fait maintenant plus de 12 ans qu’Henrio Abriel a eu l’idée d’utiliser le conflore afin qu’il puisse servir à autre chose qu’à faire des gateaux, ou comme nourriture pour les cochons. Avec d’autres associés, il a rassemblé la semence, créé une pépinière de conflore à la Plaine des Palmistes en 2013, puis trouvé un local à la Petite Ile en 2016 pour installer la machine pour extraire la poudre. Cette machine brevetée est capable de travailler pendant toute une nuit en dépensant moins de 2 euros d’électricité.
A l’origine, le projet a bénéficié de l’incubateur de la Techopôle. Il a fait l’objet d’une thèse soutenue par un ingénieur recruté par l’entreprise.
En 2018 sont sortis les premiers échantillons destinés à faire connaître la poudre de conflore autrement que comme ingrédient pour la pâtisserie familiale, ou que comme aliment pour animaux. Depuis, la production est écoulée dans quelques points de vente dans le Sud principalement. Entre 200 et 300 tonnes de poudre de conflore peuvent être produites par an.
Sous la marque Dabrita sont vendus des sachets de fecule de conflore pour la ménagère en bio et conventionnel. Le conflore sert également à la réalisation de biscuits. Utilisé en cuisine, le fécule de conflore permet d’améliorer la qualité gustative des aliments, notamment viandes et poissons. Par ailleurs, le conflore ne contient pas de gluten. Enfin, le conflore est utilisé pour la réalisation d’un gel pour se laver les mains.
Mais au bout de 12 ans, faute d’aides publiques, cette filière repose uniquement sur l’engagement des producteurs et d’un industriel réunionnais.

Association syndicale libre

Derrière ces produits, une organisation originale : une association syndicale libre (ASL). L’ASL Conflore péi est présidée par Calvert Leichning. Son fonctionnement diffère grandement du modèle des sociétés coopératives qui dominent l’agro-alimentaire à La Réunion.
L’ASL comprend une trentaine de producteurs et fonctionne comme un groupement de propriétaires. Il est régulièrement demandé aux adhérents de compléter un formulaire dans lequel ils font part de leurs propositions pour améliorer la production. Toutes les propositions sont collectées et mise en forme par l’administration de l’ASL. Elles sont fusionnées dans un seul document qui est ensuite transmis à tous les adhérents. Chacun est donc au courant des propositions des autres. Les agriculteurs cochent ensuite la ou les propositions qu’il juge les plus intéressantes et renvoie le document. Une assemblée générale de l’ASL est ensuite convoquée pour confirmer les votes. C’est là que les décisions se prennent collectivement et dans la transparence. L’ASL regroupe donc les demandes et les ressources.
Afin de donner une visibilité aux adhérents, un prix plancher d’achat du conflore par l’industriel est défini.
Henrio Abriel explique qu’au début du projet, le prix de la tonne de conflore était de 40 euros. Il a été réévalué à 60 puis à 100 et maintenant à 300 euros. L’objectif est de garantir au producteur un revenu décent, même si cela oblige à augmenter le prix de vente final. Mais le consommateur a l’assurance que l’argent qu’il dépense reste à La Réunion et va à des producteurs réunionnais qui sont payés décemment. Une démarche qui s’inscrit dans le commerce équitable.
Pour tous les adhérents, la vente du conflore apporte un complément de revenu appréciable, car ils sont canniers, éleveurs ou maraîcher principalement. Ils se situent dans différentes régions de l’île, même à Mafate.

Une autre vision de l’agriculture

En valorisant une plante réunionnaise, en produisant à partir d’une machine conçue à La Réunion et en adoptant un mode de fonctionnement transparent et démocratique, la filière conflore propose une autre vision de l’agriculture. C’est un modèle où l’agriculteur est au centre de tout, en particulier des décisions qui engagent le devenir de son entreprise. Un modèle qui montre que, malgré de nombreux obstacles, des Réunionnais sont capables de s’organiser pour créer de l’activité, des emplois et donc des richesses. Au moment où l’État demande au monde agricole de revoir son modèle, une telle initiative montre qu’il est possible de se libérer d’un système à bout de souffle.

M.M.