Économie réunionnaise : le calme avant la tempête
6 juin, parIEDOM : « Un premier trimestre favorable avant l’impact de la crise au Moyen-Orient »
Eleveurs en difficulté
22 août 2008

La troisième réunion d’un des groupes constituant le Comité stratégique d’orientation et de prospective de la filière Lait a reçu hier matin la visite impromptue d’une délégation d’éleveurs en difficulté, venus exprimer leur désaccord avec la composition des groupes et leur orientation.
La troisième réunion du groupe de travail “Comment accompagner les exploitants en difficulté” était programmée pour hier, après les réunions du 24 juin (“Qu’est-ce qu’un agriculteur en difficulté ?”) et du 15 juillet. Rappelons que ce Comité est la réponse des services de l’Etat après le rapport rendu par les inspecteurs généraux Ménard et Coustel sur la filière Lait - rapport très controversé par certains éleveurs bovins viande et lait, mais aussi par des éleveurs de caprins et de lapins, dont les élevages sont eux aussi touchés par les maladies.
La réunion d’hier a eu lieu dans une salle du Pôle de Protection des Plantes (PPP), au CIRAD de Saint-Pierre, en présence des organismes habituels - Chambre d’Agriculture, CER France (conseil en gestion), CRCA, CNASEA, SICA Lait, Agridif et ADEFAR (groupement d’éleveurs) - sous la présidence de Michel Sinoir, Directeur de la DAF.
Commencée à 10h, elle a été interrompue après 10h30 par une délégation d’éleveurs de l’ADEFAR, dont deux membres siègent dans ce groupe de travail. Christophe Acquier, président de l’ADEFAR, et Daniel Bègue, membre du bureau, contestent le fonctionnement du Comité. « Il y a sept groupes de travail ; l’ADEFAR est présente dans deux groupes seulement. Quand on pose certaines questions dans les groupes où nous sommes, on nous répond que cela relève d’un autre groupe et on n’a pas de réponse. On a surtout l’impression que l’administration veut nous faire taire ».
Les critiques sont directes ; elles concernent autant le fonctionnement que les décisions prises, et comme les éleveurs de l’ADEFAR gardent le sentiment qu’ils ne sont pas réellement écoutés, un groupe d’une quinzaine d’éleveurs a fait irruption dans la réunion pour exprimer directement son désaccord avec des décisions des réunions antérieures.
Celles-ci portent sur la composition d’une liste de 27 éleveurs retenus depuis la réunion de juillet pour la réalisation de l’audit de leur exploitation. Ces audits ont été confiés à deux experts du CNASEA - Jean-Louis Goutel et Pierrette Petit - arrivés l’un de l’Isère, l’autre de l’Ariège - pour évaluer la situation dans les exploitations désignées par le Comité stratégique.
Premier sujet de contestation : « Zot i réuni san nou. I fé 2-3 an nou batay, sé nou la rouvèr le shemin é i pran pa nou », proteste Marie-Célélita Payet, femme d’un éleveur dont l’exploitation a été ruinée en cinq ans (1997-2003) après la mort de plusieurs vaches laitières. Cinq ans plus tard, ils ont encore plus d’une centaine de milliers d’euros de dettes qu’ils ne peuvent plus apurer puisqu’ils n’ont plus de troupeau.
En effet, certains éleveurs, dont l’exploitation a été ruinée depuis plusieurs années, ne font pas partie de la liste établie pour les audits individuels technico-économiques.
La colère des adhérents de l’ADEFAR venait de ce qu’ils étaient trop peu nombreux sur la liste. Ils ont aussi “découvert” la présence de plusieurs éleveurs de la SICA Lait « en difficulté » alors que la coopérative a pendant très longtemps nié les problèmes soulevés par les éleveurs. « Depuis 2002, toute la filière nous a traités d’irresponsables, d’incompétents... Aujourd’hui, parce qu’il y a de l’argent et un début de solution, la SICA Lait a trouvé 17 éleveurs en difficulté », a dénoncé Christophe Acquier,
- « Il n’y a pas que des éleveurs bovins laitiers en difficulté. Il y a aussi des éleveurs bovins/viande, des éleveurs caprins viande et lait et même des éleveurs de lapins », a protesté une autre femme devant les organismes réunis.
La colère sortait par vagues, submergeant les participants médusés. Même Michel Sinoir, le DAF, ne parvenait plus “à en placer une”.
- « Les éleveurs se sentent abandonnés par la profession », dit l’un. « Tou sa sé zélevèr. Zot lé dan la m..., la fot de ki ? Nou subi lé konsékans, nou vand nout bien... », dit un autre en comparant sa situation à celle des fonctionnaires de l’agriculture. « Sé par nout travay zot lé péyé ».
- « Prenez vos responsabilités. Nous avons respecté toutes les règles depuis 2001 et voyez où ça nous a conduits », dit un éleveur de Saint-Joseph.
L’ADEFAR reproche à l’administration, entre autres griefs, de mettre aujourd’hui en place un système qui, selon eux, va « continuer à endetter les éleveurs », tout en leur disant qu’ils sont de « mauvais gestionnaires ». « Ils ont donné à certains la dotation jeune agriculteur (DJA), mais si les éleveurs ne respectaient pas les règles, c’était à l’administration de le dire ! ».
Puis la délégation est ressortie, attendant près des marches la fin de la réunion, qui s’est prolongée passé midi. En sortant, le DAF est allé parler à aux éleveurs restés dans la cour.
« Le souci de l’administration est de faire du sur mesure. Nous ne pouvons pas prendre en compte la situation de tous les éleveurs », a-t-il déclaré à “Témoignages”. Il s’agissait hier d’un groupe de travail technique, ponctuant les audits des deux experts du CNASEA qui devraient être conclus d’ici la fin de la semaine prochaine. En septembre viendra un point global, au sein du Comité stratégique, définissant les propositions financières.
Vont-elles permettre aux éleveurs de relever la tête, ou seulement finir de ligoter un foyer de “contestataires” qui veulent repartir sur des bases nouvelles ?
C’est en tout cas ce que craignent et dénoncent les éleveurs qui, comme le disait l’un d’entre eux le matin, veulent « pouvoir travailler, et vivre décemment et dignement de l’élevage ». Ils veulent que ceux qui les ont conduits à cette situation « reconnaissent leurs erreurs ». Ils sont prêts à « tout remettre à plat » : l’utilisation des subventions européennes et celles de la France. « Remboursez pour nous donner les moyens de recommencer ! ».
P. David
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