Rapprochement entre le groupe mauricien IBL et Caillé Grande Distribution

Grande distribution à La Réunion : concentration sur fond d’APE et de risques de délocalisations

10 août, par Manuel Marchal

L’APE ouvert aux services peut accélérer la délocalisation d’emplois qualifiés de La Réunion vers Maurice : les magasins et les consommateurs resteront ici, mais une partie de la valeur créée pourrait être transférée ailleurs. Cette logique prolonge le système néocolonial : La Réunion deviendra-t-elle un pays de consommation avec plus de chômeurs que de salariés ?

L’Autorité de la concurrence a donné son accord au rapprochement entre deux acteurs majeurs de la grande distribution à La Réunion : Caillé Grande Distribution, filiale du groupe Caillé, qui exploite une cinquantaine de supermarchés Leader Price, et Make Distribution, codétenue par le groupe mauricien IBL et le groupe réunionnais SAB, qui exploite quatre hypermarchés Run Market.
Derrière cette opération commerciale se profile une question autrement plus importante : que restera-t-il demain de la richesse créée à La Réunion ?

Les murs et les rayons à La Réunion, les emplois et les bénéfices ailleurs

Cette opération intervient dans un contexte qui devrait alerter. Avec l’Accord de partenariat économique (APE) entre l’Union européenne et les États d’Afrique orientale et australe ouvert aux services, une nouvelle étape peut être franchie dans la délocalisation des activités. Demain, les magasins pourraient rester à La Réunion, avec leurs murs et leurs rayons, tandis qu’une partie croissante des services nécessaires à leur fonctionnement pourrait être externalisée vers Maurice : informatique, comptabilité, gestion administrative, centres d’appels, marketing, logistique ou encore certaines fonctions de direction.
Le consommateur réunionnais restera sur place, mais une partie de la valeur produite par sa consommation pourra être transférée ailleurs.

Faire croire aux pauvres qu’ils sont riches grâce à la consommation

C’est une nouvelle étape de la logique néocoloniale : conserver le marché, mais exporter la richesse.
À La Réunion, le problème ne se limite pourtant pas aux délocalisations. Le modèle de la grande distribution participe à un système de consommation profondément inégalitaire. Les prix sont fixés dans un environnement où une partie de la population bénéficie d’un pouvoir d’achat artificiellement supérieur grâce à la surrémunération. Le reste de la population doit suivre, avec des revenus bien plus faibles.
Ainsi fonctionne le sous-développement : le dominé est invité à consommer comme le dominant plutôt qu’à contester l a structure coloniale de la société. On lui vend les mêmes produits, les mêmes marques, les mêmes rêves de consommation. On lui donne l’illusion de vivre comme les plus riches, tout en maintenant les structures économiques qui produisent les inégalités.
La nationalité française entretient encore davantage cette illusion. Parce que le Réunionnais est juridiquement français, on voudrait lui faire oublier qu’il vit dans un pays pauvre et sous-développé. Il est poussé à s’identifier au modèle dominant, sans voir que ce modèle contribue à sa propre pauvreté.

Où part l’argent de l’allocation de rentrée scolaire ?

Chaque année, le versement de l’allocation de rentrée scolaire illustre cette mécanique. Des millions d’euros de pouvoir d’achat supplémentaire sont injectés dans l’économie. Une partie repart aussitôt dans les caisses de la grande distribution. Mais qui interroge réellement les prix ? Qui contrôle les marges ? Qui décide de la répartition de la richesse ? La question essentielle — pourquoi les prix sont-ils aussi élevés ? — passe au second plan, l’argent arrive alors la priorité est de consommer sans discuter.
Avec l’APE, le risque est de franchir un nouveau seuil : La Réunion pourrait devenir encore plus un territoire de consommation tandis que les emplois qualifiés et la valeur ajoutée seraient exportés.

Conserver à La Réunion les vitrines et les consommateurs et transférer ailleurs la richesse

Avec l’APE, ce système risque désormais de franchir une nouvelle étape : conserver à La Réunion les vitrines et les consommateurs, mais transférer ailleurs une partie toujours plus importante de la richesse produite.
Voilà pourquoi l’APE mérite un véritable débat public. Il ne s’agit pas seulement de commerce. Il s’agit de savoir qui contrôle l’économie réunionnaise, où se crée la richesse et à qui profite-t-elle ?

M.M.

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