Reconstruire l’économie informelle dans le commerce pour faire baisser les prix et créer des emplois : la classe la plus nombreuse, les pauvres, peut s’organiser pour renverser le système néocolonial qui l’opprime -2-

Implantation du monopole de la grande distribution à La Réunion et mise en place du système néocolonial

8 avril, par Manuel Marchal

À La Réunion, Pâques révèle un paradoxe : malgré la pauvreté, la pression sociale pousse à consommer cher. Découlant de la structure coloniale de la société, l’illusion d’imiter les dominants nourrit le monopole de la grande distribution dans le commerce, installé via un système néocolonial fondé sur la corruption, la privatisation des transferts publics et la destruction des commerces locaux. Les profits repartent en France. Une alternative serait de relancer le commerce de proximité pour baisser les prix et créer des milliers d’emplois.

Voir aussi Pâques à La Réunion : consommation et illusion sociale

À La Réunion, la fête de Pâques illustre un paradoxe social : malgré la pauvreté majoritaire, la pression sociale pousse à consommer des produits chers, notamment l’agneau. La grande distribution exploite cette quête de reconnaissance, nourrie par un imaginaire hérité du passé colonial où l’illusion d’appartenir au camp des dominants masque les inégalités réelles. Une alternative est possible : rompre le monopole de la grande distribution en reconstruisant l’économie informelle dans le commerce pour faire baisser les prix et créer des emplois.
La première partie de l’article a rappelé que l’abolition du statut colonial de La Réunion en 1946 ne s’est pas accompagné d’une remise en cause de la structure de classe de la société coloniale voulue par le front de libération CRADS largement soutenu par la population. La seconde partie de l’article rappelle qu’un résultat de la départementalisation, mouvement réactionnaire visant à maintenir la structure coloniale, fut la mise en place d’un système néocolonial qui opprime la classe la plus nombreuse, les pauvres, en les maintenant dans la misère, le chômage, la dépendance à l’assistance et le clientélisme

L’arme de la corruption plutôt que la guerre coloniale

Pour combattre le front de libération réunionnais qui voulait renverser la structure coloniale, une guerre coloniale mobilisant une armée de soldats d’Afrique de l’Ouest, commandés par des Français ou des Réunionnais, comme à Madagascar contre le MDRM, n’était pas envisageable à La Réunion. Car La Réunion était à la fin des années 1940 un pays où la totalité des habitants avaient la nationalité française. Paris utilisa alors l’arme de la corruption pour affaiblir le moteur du CRADS (front de libération réunionnais), c’est-à-dire les syndicats. Alors que ces derniers revendiquaient simplement l’égalité des salaires des fonctionnaires avec leurs homologues français — comme dans les autres colonies françaises, les indigènes étaient moins bien payés qu’en France, à travail égal alors que les expatriés relevaient du cadre métropolitain avec le supplément colonial qui doublait le salaire par rapport à la France, à travail égal — Paris étendit le supplément colonial à toute la fonction publique à l’exception du chemin de fer, jugé trop revendicatif, qui fut liquidé.

L’origine de l’installation de la grande distribution

Les plus importants contingents des syndicats et leurs dirigeants étaient devenus des vazaha — ayant des revenus déconnectés de l’économie réunionnaise car dépendant totalement des subsides de l’ancienne puissance coloniale, avec un pouvoir d’achat de vazaha qui leur permit de vivre comme des Occidentaux, de se payer des domestiques, et d’acheter à prix d’or des produits importés de France. Cela avait de quoi faire taire la revendication de remettre en cause la structure coloniale de la société chez les bénéficiaires du supplément colonial, intégrés du jour au lendemain à la classe dominante de la société coloniale par l’argent de l’ancienne métropole. Pendant ce temps, la majorité des travailleurs étaient maintenus dans la misère. Le maintien de la structure coloniale favorisa celui de l’exclusive coloniale à La Réunion, à l’origine de l’installation de la grande distribution française, attirée par la bulle financière créée par la sur-rémunération, dite prime de vie chère, euphémisme utilisé à la place de supplément colonial.

Le syndrome du colonisé qui s’ignore persiste

La structure de la société coloniale était maintenue, y compris dans les têtes. Dans ce système, le colonisé envie le vazaha et veut accéder à ses privilèges. La grande distribution française offre la possibilité de consommer comme un vazaha, à condition d’accepter des prix calculés selon le pouvoir d’achat de la classe privilégiée. Forts de leur nationalité française, ces colonisés n’ont pas conscience de l’être et cherchent à imiter le vazaha.

Monopole de la grande distribution par la ruine des commerces traditionnels de proximité

Le chômage de masse toucha violemment la classe des travailleurs qui ne bénéficiaient pas du supplément colonial. Cette classe restait maintenue dans la misère comme sous le régime colonial. Les milliards apportés par l’égalité sociale augmentèrent son pouvoir d’achat sans lien avec l’économie réunionnaise, par des transferts financiers de l’ancienne puissance coloniale. Cela s’accompagna de la multiplication d’implantations d’enseignes de la grande distribution française autorisées par les maires. Ces centres commerciaux vendent cher l’illusion de la société de consommation occidentale en s’appuyant sur des marchandises importées à prix d’or. Ils finirent par obtenir le monopole de la distribution par la destruction de commerces traditionnels de proximité. Boutiques et marchés furent victimes de la désaffection des consommateurs. Car boutiques et marchés ne représentent pas la référence de consommation de la classe privilégiée : la société de consommation occidentale.

Installation du système néocolonial

L’argent dépensé dans ces enseignes de la grande distribution provient en grande partie des transferts financiers venus de France sous forme de salaires et d’allocations. Les profits sont ensuite rapatriés en France, c’est le système néocolonial qui transforme l’argent public venu de France en subventions pour des entreprises françaises via les profits de la grande distribution. Les Réunionnais servent de support à cette opération.

(à suivre)

M.M.

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