Recrutement de travailleurs des pays voisins pour couper la canne pendant plusieurs mois

Le chômage de masse des jeunes coexiste avec le manque de travailleurs réunionnais dans l’agriculture

13 août, par Manuel Marchal

À La Réunion, le paradoxe est saisissant : le chômage touche massivement les jeunes alors que des agriculteurs manquent de bras et doivent recruter des travailleurs venus des autres îles africaines de l’océan Indien. Certains accusent les jeunes de préférer les aides sociales au travail. Mais cette situation révèle aussile manque d’attractivité des emplois proposés : pénibilité, salaires, précarité et faibles perspectives. Comment rendre ces métiers suffisamment rémunérateurs et reconnus pour en faire un véritable choix d’avenir ?

La scène paraît paradoxale : à La Réunion, le chômage frappe durement la jeunesse alors que des exploitants agricoles peinent à trouver des travailleurs pour récolter leurs productions. Faute de main-d’œuvre réunionnaise, certains se tournent vers les autres îles africaines de l’océan Indien. Des ouvriers comoriens viennent ainsi travailler dans les champs avec une autorisation de séjour. Cette situation pose question : pourquoi une économie qui compte autant de demandeurs d’emploi n’arrive-t-elle pas à mobiliser sa jeunesse pour nourrir le pays ?
La réponse revient souvent : le métier est pénible, les horaires contraignants et les rémunérations jugées insuffisantes au regard des conditions de travail. Certains agriculteurs expliquent ainsi avoir de plus en plus de difficultés à recruter des Réunionnais. Ils font alors appel à des travailleurs venus des îles voisines.

Les emplois les plus difficiles fréquemment occupés par des travailleurs immigrés

Interrogé par Réunion La 1ère, un coupeur de canne comorien résume le phénomène à sa manière. Selon lui, « les gens ne veulent plus travailler la terre » et certains préfèrent rechercher un emploi administratif ou vivre des aides sociales. Il constate également que cette situation existe ailleurs : les emplois les plus difficiles sont fréquemment occupés par des travailleurs venus de l’étranger.
Le phénomène mérite toutefois d’être regardé au-delà des jugements moraux. Accuser les jeunes Réunionnais de « ne plus vouloir travailler » ne suffit pas à expliquer cette situation. Même s’il est vrai que certains jeunes préfèrent rester sans emploi et vivre des aides plutôt que d’affronter les contraintes d’un travail, notamment une hiérarchie et des horaires à respecter. Ils refusent parfois de commencer leur vie active par un emploi difficile qui permet pourtant d’acquérir une première expérience professionnelle. Si un emploi agricole ne permet pas de vivre correctement, s’il est saisonnier, physiquement éprouvant et offre peu de perspectives, pourquoi serait-il attractif pour une jeunesse ayant accès à d’autres ressources ?
Le recours à la main-d’œuvre étrangère révèle surtout les failles du système économique réunionnais, le néocolonialisme. D’un côté, des dizaines de milliers de personnes sont privées d’un emploi stable. De l’autre, des secteurs essentiels à l’économie locale ne trouvent pas suffisamment de travailleurs. Entre les deux, il existe un problème d’adéquation entre les emplois proposés, leur rémunération, leurs conditions de travail et les aspirations de la population.

Comment rendre les métiers agricoles suffisamment attractifs ?

Le RSA et les prestations sociales jouent également un rôle d’amortisseur. Ils permettent à des familles de survivre lorsque le monde du travail ne propose pas d’emplois suffisamment rémunérateurs. Mais une société ne peut construire son avenir uniquement sur la redistribution de l’argent de la France. Lorsque l’aide sociale devient, faute d’alternative, le principal revenu de certains jeunes, elle témoigne aussi de l’incapacité de l’économie à leur proposer une place.
Cette situation doit donc conduire à poser une question plus fondamentale : comment rendre les métiers agricoles suffisamment attractifs pour que les jeunes Réunionnais puissent y construire un avenir ? Cela passe par les salaires, la protection sociale, les conditions de travail, la formation et surtout la perspective d’une véritable carrière.

Quelle souveraineté alimentaire si les jeunes refusent de travailler la terre ?

Il serait également contradictoire de défendre la souveraineté alimentaire tout en laissant l’agriculture manquer de bras. Si La Réunion veut réduire sa dépendance aux importations, elle doit donner à ses jeunes la possibilité de vivre dignement des métiers qui produisent l’alimentation du pays.
Le recours à des travailleurs venus des autres îles africaines de l’océan Indien peut répondre à une urgence immédiate. Mais il ne saurait constituer une politique de développement. La véritable solution consiste à transformer les emplois agricoles afin qu’ils deviennent des emplois bien rémunérés et socialement reconnus.
Le paradoxe du chômage et du manque de main-d’œuvre agricole est donc un révélateur. Il montre que le problème de La Réunion n’est pas seulement le nombre d’emplois disponibles. C’est aussi celui du système économique et des conditions dans lesquelles ces emplois sont proposés. Plutôt que d’opposer jeunes Réunionnais et travailleurs venus des îles voisines, il faut s’attaquer à la racine du problème : faire du travail agricole un véritable choix d’avenir et non un emploi que l’on accepte uniquement faute de mieux.

M.M.

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