Reconstruire l’économie informelle dans le commerce pour faire baisser les prix et créer des emplois : la classe la plus nombreuse, les pauvres, peut s’organiser pour renverser le système néocolonial qui l’opprime -1-

Pâques à La Réunion : consommation et illusion sociale

7 avril, par Manuel Marchal

À La Réunion, la fête de Pâques illustre un paradoxe social : malgré la pauvreté majoritaire, la pression sociale pousse à consommer des produits chers, notamment l’agneau. La grande distribution exploite cette quête de reconnaissance, nourrie par un imaginaire hérité du passé colonial où l’illusion d’appartenir au camp des dominants masque les inégalités réelles. Une alternative est possible : rompre le monopole de la grande distribution en reconstruisant l’économie informelle dans le commerce pour faire baisser les prix et créer des emplois. La classe la plus nombreuse, les pauvres, peut s’organiser pour renverser le système néocolonial qui la maintient dans la misère, l’assistance et le clientélisme.

À La Réunion, la fête de Pâques illustre un paradoxe social : malgré la pauvreté majoritaire, la pression sociale pousse à consommer des produits chers, notamment l’agneau. La grande distribution exploite cette quête de reconnaissance, nourrie par un imaginaire hérité du passé colonial où l’illusion d’appartenir au camp des dominants masque les inégalités réelles.

A La Réunion, Pâques est une fête familiale, c’est l’occasion d’inviter des personnes à la maison pour un bon repas. La grande distribution a flairé la bonne affaire et profite de la situation pour pratiquer des prix abusifs, tels que 15 euros le kilo de viande d’agneau. En effet, bien qu’ils soient pauvres, de nombreux Réunionnais se précipitent pour acheter ces produits, car il faut en mettre plein la vue aux invités quitte à se ruiner. En effet, ils ne se considèrent pas comme pauvres, car ils ont la nationalité française et pensent faire partie d’une classe moyenne qui n’existe pas à La Réunion. Pour ces Réunionnais, les pauvres ce sont les Malgaches ou les Comoriens voire les Mauriciens mais pas les Français, c’est le complexe de supériorité du colonisé qui s’ignore dans toute sa splendeur, conséquence de dizaines d’années de régime néocolonial.

Comment et pourquoi fut maintenue la structure coloniale de la société réunionnaise

Comme dans tout pays colonisé puis sous-développé, à La Réunion, les pauvres sont la classe la plus nombreuse. Cela montre le maintien d’une structure coloniale de la société. A La Réunion, l’abolition du statut colonial voici 80 ans n’a pas remis an cause la structure de la société coloniale dominée par les vazaha et ceux qui étaient considérés comme des vazaha à partir d’un certain nombre de millions, c’est-à-dire les anciens gros propriétaires d’esclaves, les gros propriétaires fonciers et parmi eux les usiniers. Cette aristocratie du sucre, farouchement opposée à tout progrès social, fournissait les maires et conseillers généraux — façade démocratique locale du régime colonial. Pour faire venir des vazaha à La Réunion pour diriger l’administration, travailler à l’hôpital ou enseigner dans le seul lycée, la France créa le supplément colonial. Après l’abolition du statut colonial, Paris étendit aux fonctionnaires indigènes le supplément colonial pour préserver la structure coloniale. D’une centaine, le nombre de bénéficiaires du statut de vazaha expatrié passa à plusieurs milliers. L’objectif du pouvoir parisien était d’affaiblir les syndicats qui étaient alors principalement dirigés par des fonctionnaires. Voici pourquoi :

« Réunion département français » pour remettre en cause la vieille structure coloniale

Ces syndicats étaient issus de la Fédération réunionnaise du Travail qui défendait le mot d’ordre de « Réunion département français », moyen jugé alors le plus rapide de remettre en cause la structure de la société coloniale par l’application à La Réunion de la législation de progrès social du Front populaire en France. Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, les forces conservatrices étaient discréditées par leur complicité avec le gouvernement français d’extrême droite au pouvoir en France de 1940 à 1944.

Maintenir la structure coloniale pour contrer les mouvements de libération communistes

C’était le cas à La Réunion où ces forces conservatrices avaient un Pétainiste notoire, Alexis de Villeneuve, comme dirigeant. Comme en France, le changement était inéluctable à La Réunion. Et cela d’autant plus que les forces progressistes s’étaient efficacement organisées en un front de libération, le CRADS, comparable au MDRM à Madagascar, au Viet Minh au Vietnam, ou plus tard au FLN en Algérie. La victoire totale du CRADS aux législatives de 1945 signifiait la fin, à court terme, du régime colonial et la possibilité d’une remise en cause de la structure de la société coloniale à La Réunion par l’égalité avec la France. Ce pays était dirigé par un gouvernement appliquant le programme du Conseil national de la Résistance qui comprenait des membres du Parti communiste, plus important parti en France à l’époque. La possibilité d’un développement de La Réunion faisait craindre à l’aristocratie du sucre une nationalisation de l’industrie et des banques ainsi qu’une réforme agraire donnant la propriété des terres à ceux qui la travaillaient, c’était un bouleversement de la société de classe dominée par les vazaha locaux ou immigrés. Le lobby colonial français craignait aussi une remise en cause de l’exclusive coloniale qui obligeait les Réunionnais à se fournir en produits manufacturés exclusivement en France. Après le départ des ministres communistes du gouvernement, Paris voulait éviter la remise en cause de la structure de la société coloniale à La Réunion au nom de la lutte contre les communistes.

(à suivre)

M.M.

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