Risque de délocalisations pour La Réunion

Paris fait de Mayotte un paradis fiscal

5 mars, par Manuel Marchal

En transformant l’île comorienne Mayotte en zone franche à 100 % pendant cinq ans, l’État ouvre la porte à une concurrence déloyale avec La Réunion et à des dérives fiscales majeures. Derrière l’argument du développement, Paris organise un paradis fiscal dans l’océan Indien, au détriment de la justice sociale et au mépris du droit international. L’histoire montre pourtant que les paradis fiscaux enrichissent rarement les peuples ; ils profitent d’abord aux membres de la classe dominante qui refusent de payer ce qu’ils doivent à la société qui leur permet d’être riches.

Depuis le 3 mars 2026, une décision prise à Paris bouleverse l’équilibre économique régional : Mayotte devient officiellement une zone franche totale. La mesure, publiée au Bulletin officiel des finances publiques-Impôts, porte à 100 % l’abattement sur l’impôt sur les bénéfices (IS et IR), la taxe foncière sur les propriétés bâties et la cotisation foncière des entreprises.
Autrement dit, pendant cinq ans, les sociétés de moins de 250 salariés et de moins de 50 millions d’euros de chiffre d’affaires ne paieront ni impôt sur leurs bénéfices, ni taxe foncière, ni CFE. Industrie, commerce, BTP, agriculture, tourisme, services, professions libérales : tout le monde est éligible. Une exonération totale.
Présentée comme un outil de rattrapage économique, cette décision pose en réalité une question fondamentale : peut-on lutter contre les inégalités en organisant une zone de non-impôt ? Car ce choix ne se fait pas dans le vide. À quelques centaines de kilomètres, La Réunion dispose d’un tissu solide de sociétés de service : cabinets d’ingénierie, entreprises numériques, bureaux d’études, conseil. Demain, qu’est-ce qui empêchera un transfert massif de sièges sociaux vers Mayotte pour bénéficier d’un taux d’imposition à zéro ?
Ce risque de délocalisation est bien réel. Il ne s’agirait pas de créer de l’activité nouvelle, mais de déplacer artificiellement la base fiscale. Une mise en concurrence directe, au profit du moins-disant fiscal. Une logique dangereuse.

Amplifier fraude et évasion fiscales au profit de la classe dominante

Plus grave encore : en transformant une île comorienne administrée par la France en paradis fiscal, l’État envoie un signal contradictoire. Alors que la fraude et l’évasion fiscales coûtent chaque année des dizaines de milliards d’euros aux finances publiques et à la Sécurité sociale, voilà qu’on crée un territoire à fiscalité nulle sur les bénéfices.
Les effets d’aubaine sont prévisibles : montages juridiques, sociétés écrans, optimisation agressive, transferts artificiels de profits. La fraude fiscale n’est pas une abstraction. C’est une délinquance économique trop souvent impunie, qui prive l’État de moyens pour l’école, l’hôpital, la transition écologique. Comment justifier auprès des citoyens qu’on leur demande des efforts pendant que l’on ouvre, même temporairement, une brèche fiscale de cette ampleur ?
Certes, le dispositif prendra fin le 1er janvier 2031. Mais cinq ans suffisent pour organiser des stratégies d’optimisation massives. Cinq ans suffisent pour fragiliser un territoire voisin. Cinq ans suffisent pour creuser les inégalités.
L’histoire récente montre pourtant que les paradis fiscaux enrichissent rarement les peuples ; ils profitent d’abord aux membres de la classe dominante qui refusent de payer ce qu’ils doivent à la société qui leur permet d’être riches. À l’heure où la justice sociale est au cœur des attentes, cette décision mérite un débat.

M.M.

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